Le 30 janvier 1790

Bradfield. -- Ici s'arrêtent, je l'espère, mes voyages. Après avoir examiné l'agriculture et les ressources politiques de l'Angleterre et de l'Irlande, il y avait, à en faire autant pour la France, un intérêt dont l'importance me fit tenter l'entreprise. Cependant quelque agréable que soit la perspective de donner au public le meilleur aperçu de l'agriculture qu'on ait fait jusqu'à ce jour, je me sens plus heureux encore de l'espoir de rester désormais dans ma ferme, dans cette calme retraite convenable à ma fortune et, j'en ai la confiance, d'accord avec mon caractère. -- 72 milles.

Du 20 au 25 janvier 1790

Londres, où je viens d'arriver par la diligence, -- et, quoique les sièges fussent très bons, je soupirais après un cheval, la meilleure manière de voyager, après tout. C'était un contraste assez déplaisant de quitter la meilleure société de Paris pour la populace qu'on rencontre quelquefois en diligence ; mais l'idée de revoir l'Angleterre, ma famille, mes amis, adoucissait tout pour moi. -- 272 milles.

Le 19 janvier 1790

Dernier jour passé à Paris ; je l'ai donc employé à prendre congé de mes amis, parmi lesquels je mets le duc de Liancourt au premier rang. Je dois aux bons offices, pleins de politesse, de cordialité, dont ce gentilhomme n'a cessé de me combler, les instants heureux ou agréables que j'ai passés à Paris : sa bonté ne s'est pas démentie, et à la fin j'ai dû lui promettre que, si je revenais en France, je viendrais lui demander asile dans son hôtel à Paris ou dans son château à la campagne. Je ne dois pas oublier de dire que, dès le commencement de la révolution, sa conduite a été droite et ferme. Son rang, sa famille, sa richesse, son poste à la cour, tout se réunissait pour en faire un des personnages les plus influents du royaume, et quand la confusion des affaires publiques rendit nécessaires des assemblées de la noblesse, son désir de posséder les questions alors débattues se trouva secondé par cette attention et cette application exigées, lorsqu'il n'y avait d'importance dans l'Etat qu'en raison de la capacité. Dès la première réunion des états généraux, il a pris le parti de la liberté, et se fût joint tout d'abord aux députés du tiers, si les ordres de ses commettants ne l'en eussent empêché. Il leur demanda ou d'y consentir ou de le remplacer ; et en même temps, avec la même loyauté, il déclara que si ses devoirs envers la nation devenaient incompatibles avec sa charge à la cour, il la résignerait : acte non seulement inutile, mais absurde, du moment où le roi se mettait à la tête de la révolution. En épousant la cause du peuple, il a suivi les principes de tous ceux de sa race, qui, dans les troubles et les guerres civiles des siècles passés, se sont toujours opposés aux mesures arbitraires de la cour. Le monde entier connaît sa démarche à Versailles auprès du roi, etc. On doit, sans hésiter, le classer parmi ceux qui ont en la part principale dans la révolution ; mais il a toujours été guidé par des vues constitutionnelles ; il est certain qu'il s'est toujours montré aussi contraire aux violences inutiles et aux mesures sanguinaires que les plus dévoués partisans de l'ancien régime. J'ai passé cette dernière soirée avec mon ami M. Lazowski, tâchant de nous persuader, lui, de me faire prendre une ferme en France ; moi, de lui faire quitter les troubles de Paris pour la paix de l'Angleterre.

Le 18 janvier 1790

J'ai rencontré aujourd'hui à dîner, chez le duc de Liancourt le marquis de Casaux, auteur du Mécanisme des Sociétés ; malgré toute la chaleur, le feu d'argumentation, la vivacité de manières qui caractérisent ses écrits, il est très calme dans la conversation, et n'a que peu de cette effervescence que ses livres font attendre de lui. Le comte de Marguerite a avancé aujourd'hui à table, devant près de trente députés, un fait excessivement grave : parlant du vote sur l'affaire de Toulon, il a soutenu que plusieurs députés s'en sont fait ouvertement les champions en prétendant qu'il fallait encore plus d'insurrections. Je regardai tout autour de moi pour voir venir une réponse : à mon extrême surprise, personne ne répliqua un mot. Après une pause de quelques moments, M. Volney, le voyageur, déclara qu'il croyait le peuple de Toulon dans son droit, et justifiable dans toute sa conduite. L'histoire de Toulon est connue de tout le monde. Ce comte de Marguerite a la tête dure, sa conduite est ferme, ce n'est sûrement pas un enragé. A dîner, M. Blin, député de Nantes, parlant du club de la Révolution qui se tient aux Jacobins, dit : « Nous vous avons donné un bon président, » puis il demanda au comte pourquoi il n'y venait pas. Celui-ci répondit : « Je me trouve heureux, en vérité, de n'avoir jamais été d'aucune société politique particulière ; je pense que mes fonctions sont publiques et qu'elles peuvent aisément se remplir sans associations particulières. » Personne ne répliqua. Le soir M. Decrétot et M. Blin m'ont mené à ce club des Jacobins : la salle où il se tient est, comme je l'ai déjà dit, celle où fut signée la fameuse Ligue. Il y avait plus de cent députés présents, et le président sur son fauteuil. On me présenta à lui comme l'auteur de l'Arithmétique politique ; alors il se leva, répéta mon nom à l'assemblée, en demandant s'il éveillait quelques objections : « Aucune. » Voilà toute la cérémonie, non pas seulement de présentation, mais même d'élection : car on me dit qu'à présent je puis toujours être admis en ma qualité d'étranger. On procéda ainsi à dix ou douze autres élections. On débat dans ce club toute question qui doit être portée à l'Assemblée nationale, on y lit les projets de lois, qui sont rejetés ou approuvés après correction. Quand ils ont obtenu l'assentiment général, tout le parti s'engage à les soutenir. On y arrête des plans de conduite, on y élit les personnes qui devront faire partie des comités, on y nomme des présidents pour l'assemblée. Revenu chez la duchesse d'Anville, où le temps coule toujours pour moi d'une manière agréable.

L'une des choses les plus amusantes d'un voyage à l'étranger, c'est le spectacle de la différence des coutumes dans les choses de la vie usuelle. Sous ce rapport, les Français ont été généralement regardés en Europe comme ayant fait les plus grands progrès, et, par suite, leurs manières, leurs coutumes ont été plus copiées que celles de toute autre nation. Il n'y a qu'une opinion sur leur cuisine ; car, en Europe, tout homme qui tient table a soit un cuisinier français, soit un de leurs élèves. Je n'hésite pas à la proclamer bien supérieure à la nôtre. Nous avons en Angleterre une demi-douzaine de plats vraiment nationaux surpassant, à mon avis, tout ce que peut offrir la France ; j'entends un turbot à la sauce au homard, du poulet avec du jambon, de la tortue, un quartier de venaison, une dinde à la sauce aux huîtres, et puis c'est tout. C'est un vrai préjugé de mettre le rosbif dans cette liste ; car il n'y a pas de boeuf au monde comme celui de Paris. Sur toutes les grandes tables où j'ai dîné, il y en avait toujours de magnifiques morceaux, Les formes variées que les cuisiniers savent donner à une même chose sont vraiment surprenantes, et les légumes de toutes sortes prennent avec leurs sauces une saveur dont manquent absolument ceux que nous faisons bouillir dans l'eau. Cette différence ne se borne pas à la comparaison d'une grande table en France avec une autre en Angleterre ; elle frappe aussi bien quand on rapproche le menu de familles modestes dans les deux pays. Le dîner anglais que l'on offre au voisin, la fortune du pot, composée d'un morceau de viande et d'un pudding, est une mauvaise fortune en Angleterre ; en France, rien que par le savoir faire, cela donne quatre plats pour un et couvre convenablement une table. Chez nous on ne s'attend à un mince dessert que dans une fort grande maison, ou, dans un rang moins élevé, dans une occasion extraordinaire ; en France, c'est une partie essentielle à toutes les tables, ne consisterait-il qu'en une grappe de raisin ou une pomme : on le sert aussi régulièrement que la soupe. J'ai rencontré de nos compatriotes dans la croyance que la sobriété est telle chez les Français, qu'un ou deux verres de vin sont tout ce que l'on peut avoir dans un repas ; c'est une erreur. Les domestiques vous versent l'eau et le vin dans la proportion qu'il vous plaît : devant la maîtresse de la maison, comme devant quelques amis de la famille, à différents endroits de la table, il y a de larges coupes remplies de verres propres pour les vins plus généreux et plus rares, que l'on boit à rasades assez larges. Dans toutes les classes on trouve de la répugnance à se servir du verre d'un autre : chez un charpentier, un forgeron, chacun a le sien. Cela vient de ce que la boisson commune est l'eau rougie ; mais si, à une grande table, comme en Angleterre, il y avait à la fois du porter, de l'ale, du cidre et du poiré, il serait impossible de mettre trois ou quatre verres à chaque place et aussi de les tenir bien séparés et distincts. Quant au linge de table, on est ici plus propre et mieux entendu ; on n'en a que de grossier pour le changer souvent. Il semble ridicule à un Français de dîner sans nappe ; chez nous on s'en passe, même chez les gens de fortune moyenne. Un charpentier français a sa serviette aussi bien que sa fourchette, et, à l'auberge, la fille en met une propre à chaque place sur la table servie dans la cuisine pour les plus pauvres voyageurs. Nous dépensons énormément pour cet article, parce que nous prenons du linge trop fin ; il serait beaucoup plus raisonnable d'en avoir de plus gros et d'en changer souvent. La propreté est diverse chez les deux nations : les Français sont plus propres sur eux ; les Anglais, dans leur intérieur, je parle de la masse du peuple et non pas des gens très riches. Dans tout appartement il se trouve un bidet aussi bien qu'une cuvette pour les mains ; c'est un trait de propreté personnelle que je voudrais voir plus commun en Angleterre. Au contraire, les commodités sont des temples d'abomination, et l'habitude générale, chez les grands comme chez les petits, de cracher partout dans les appartements est détestable : j'ai vu un gentilhomme cracher si près de la robe d'une duchesse que son inattention m'a ébahi.

Quant à ce qui concerne les écuries, chevaux, palefreniers, harnais et équipages de rechange, les Anglais l'emportent de beaucoup, Vous voyez en province des cabriolets datant à coup sûr du siècle dernier ; un Anglais, si petite que soit sa fortune, ne se montrera pas dans une voiture remontant au-delà de quarante ans : il aimera mieux aller à pied, s'il n'en peut avoir d'autre. Il est faux de dire qu'il n'y ait pas à Paris d'équipages complets ; j'en ai vu, et plusieurs : la voilure, l'attelage, les harnais, la livrée ne laissaient rien à désirer, mais le nombre en est certes de beaucoup inférieur à ce que l'on voit à Londres. Dans ces dernières années on a beaucoup introduit de voitures, de chevaux et de grooms anglais.

Nous avons bien dépassé nos voisins pour l'ameublement et l'arrangement des maisons, L'acajou est rare ici ; chez nous on le prodigue. Quelques-uns des hôtels de Paris sont immenses, par l'habitude des familles de vivre ensemble, trait caractéristique qui, à défaut des autres, m'aurait fait aimer la nation. Quand le fils aîné se marie, il amène sa femme dans la maison de son père, il y a un appartement tout prêt pour eux ; si une fille n'épouse pas un aîné, son mari est reçu de même dans la famille, ce qui rend leur table très animée. On ne peut, comme en d'autres circonstances, attribuer ceci à des raisons d'économie, parce qu'on le voit chez les plus grandes et les plus riches familles du royaume. Cela s'accorde avec les manières françaises ; en Angleterre, l'échec serait certain et dans toutes les classes de la société : ne peut-on conjecturer avec de grandes chances de certitude que la nation chez laquelle cela réussit est celle qui a le meilleur caractère. Il n'y a qu'une heureuse disposition qui puisse rendre agréable et même supportable ce mélange des familles.

Les Français ont donné le ton à toute l'Europe pendant plus d'un siècle pour les modes ; mais ce n'est pas chez eux, excepté dans les classes élevées, un sujet de dépenses comme parmi nous où ( pour me servir du terme usuel ) les meilleures choses sont plus répandues dans la masse qu'ici : cela me frappe, surtout par rapport aux dames françaises de tout rang, dont la toilette ne coûte pas la moitié de celle des nôtres. On attribue de la légèreté et de l'inconstance aux Français, c'est une grossière exagération en ce qui concerne les modes. Elles changent en Angleterre pour la forme, la couleur, l'assemblage, avec dix fois plus de rapidité ; les vicissitudes de chaque partie de notre vêtement sont vraiment fantastiques. Je ne vois pas qu'il en soit de même ici : par exemple, la forme des perruques d'homme n'a pas varié, tandis qu'il y a eu cinq modes différentes en Angleterre. Rien ne contribue davantage à rendre les gens heureux qu'une facilité d'humeur qui les fasse se conformer aux diverses circonstances de la vie ; c'est ce que possèdent les Français, bien plus que l'esprit capricieux et léger qu'on leur a attribué. Il en découle pour eux cette heureuse conséquence, qu'ils sont bien plus exempts que nous de l'extravagance de mener une vie au delà de leurs moyens. Tous les pays offrent ces tristes exemples dans les rangs les plus élevés ; mais pour un petit noble de province, qui en France sort de sa sphère, vous en trouverez dix en Angleterre. L'idée que je m'étais formée de ce peuple par mes lectures s'est trouvée fausse sur trois points que je croyais prédominants. En comparant les Français avec les Anglais je m'attendais à un plus grand penchant à la causerie, à plus de caprices, à plus de politesse. Je pense, au contraire, qu'ils ne sont pas si causeurs que nous, n'ont pas tant d'entrain et pas un grain de politesse davantage. Je parle non pas d'une classe, mais de la grande masse. Je crois le caractère français incomparablement bien meilleur, et je me demande si on ne doit pas attendre ce résultat d'un gouvernement arbitraire, plutôt que d'habitudes de liberté.

Le 17 janvier 1790

C'est en vain que l'on a pressé le roi d'accepter le plan dont j'ai parlé hier. Sa Majesté l'a reçu de façon à laisser peu d'espoir de le voir adopter : mais le marquis de La Fayette le soutient si vigoureusement, que, loin de l'abandonner tout à fait, on le représentera à quelque moment plus favorable. Les royalistes qui connaissent ce projet ( car il n'est pas public ) sont enchantés de son échec. On attribue le refus à la reine. Une autre cause de grandes inquiétudes pour les chefs de la révolution, ce sont les rapports que l'on reçoit journellement des provinces, sur la misère, la faim même qui tourmentent les manufacturiers, artisans, marins ; elles prennent de plus en plus un caractère sombre et rendent d'autant plus alarmante l'idée d'efforts pour arrêter la révolution. La seule industrie encore florissante est le commerce avec les colonies sucrières, et l'idée d'émanciper les noirs, ou au moins d'en arrêter la traite ( idée venue d'Angleterre ), a jeté Nantes, Bordeaux, le Havre, Marseille et les autres villes intéressées à ce commerce, quoique indirectement, dans une extrême agitation. Le comte de Mirabeau se dit sûr d'obtenir un vote qui abolisse l'esclavage ; c'est la conversation du jour, surtout parmi les meneurs, qui disent que la révolution étant fondée sur la philosophie, et supportée par la métaphysique, un tel projet ne peut que lui convenir. Mais certainement aussi, le commerce dépend plus de la pratique que de la théorie, et les planteurs et les négociants, venus à Paris pour s'opposer à cette mesure, sont mieux préparés à montrer l'importance de leurs transactions, qu'à raisonner philosophiquement sur l'abolition de l'esclavage. Plusieurs brochures ont paru sur ce sujet dont quelques-unes méritent l'attention.

Le 16 janvier 1790

La frayeur des complots en est venue jusqu'à alarmer grandement les meneurs de la révolution. Le dégoût, qui s'étend de plus en plus sur leurs mesures, vient plutôt de la position du roi que d'autre chose. Ils ne peuvent, après ce qui s'est passé, mettre le roi en liberté avant d'avoir achevé la constitution, et ils craignent également le changement qui s'opère en sa faveur dans les esprits. Dans cette alternative, on a projeté de persuader au roi de se rendre à l'Assemblée, de se déclarer satisfait des mesures qu'elle a prises, et de se montrer comme à la tête de la révolution en des termes qui excluent toute idée de contrainte à son égard. Voilà le plan favori ; il reste à persuader au roi de faire une démarche qui, selon toute apparence, lui enlèvera les avantages que l'esprit général des provinces aurait pu lui valoir : après une telle déclaration, il doit s'attendre à voir ses amis seconder les efforts du parti démocratique, en désespoir de l'efficacité de tout autre principe. On pense arriver là ; si cela se vérifie, ce serait le meilleur projet pour se débarrasser de la crainte des conspirations. J'ai couru les librairies, un catalogue à la main, pour rassembler des publications dont, malheureusement pour ma bourse, je sens le besoin, afin de connaître sous différents rapports l'état actuel de la France. Elles sont à présent si nombreuses, surtout en ce qui touche au commerce, aux colonies, aux finances, aux impôts, au déficit, etc., sans parler de la révolution elle-même, qu'il faut plusieurs heures par jour pour en diminuer le nombre à acheter, en les lisant la plume à la main. La collection que le duc de Liancourt a rassemblée dès le commencement de la révolution, à la réunion des notables, est prodigieuse : elle a coûté plusieurs centaines de louis. Très complète, elle sera par la suite de la plus grande valeur à consulter dans nombre de questions intéressantes.

Le 15 janvier 1790

Visité au Palais-Royal les peintures du duc d'Orléans, ce qui m'avait été refusé déjà une ou deux fois. On sait que la collection est très riche en oeuvres des maîtres hollandais et flamands, dont quelques-unes sont finies avec ce soin minutieux donné par l'école aux détails d'expression. Mais c'est un genre peu intéressant lorsque l'on trouve tout auprès les tableaux des grands artistes de l'Italie ; sous ce rapport la collection du Palais-Royal est une des premières du monde ; Raphaël, A. Carrache, Titien, Dominiquin, Corrège, Paul Véronèse, s'y trouvent réunis. Le premier morceau de la collection est l'un des plus beaux qui soient jamais sortis d'un chevalet : ce sont les Trois Maries et le Christ mort, par A. Carrache ; le pouvoir de l'expression ne saurait aller plus loin. Il y a un Saint Jean, de Raphaël, semblable à ceux de Florence et de Bologne, et une inimitable Vierge à l'enfant, du même. Une Vénus au bain et une Magdeleine, par Titien ; une Lucrèce, par André del Sarto ; une Léda par Paul Véronèse, et une autre, par Tintoret ; Mars et Vénus et quelques autres choses, de Paul Véronèse ; une femme nue, par Bonieu, peintre français encore vivant, morceau assez agréable. Quelques belles toiles de Poussin et de Lesueur. Les appartements tromperont tout le monde : je n'ai pas vu une belle salle ; tout cela est au-dessous du rang et de l'immense fortune du duc, qui est le premier propriétaire d'Europe. Dîné chez le duc de Liancourt ; dans la compagnie se trouvait M. de Bougainville, le célèbre voyageur autour du monde ; il est aussi aimable que judicieux ; le comte de Castellane et le comte de Montmorency, jeunes députés aussi enragés que s'ils s'appelaient Barnave ou Rabaud.

Dans quelques allusions à la constitution d'Angleterre, je trouvai que ces messieurs en faisaient bon marché, quant aux libertés politiques. On discuta sur les idées du moment, les conspirations ; mais on semble s'accorder sur ce point, que, bien que la constitution puisse être retardée par de tels moyens, il était maintenant absolument impossible de l'empêcher de se faire. Le soir, à ce que l'on appelle le Cirque national, au Palais-Royal, édifice élevé dans le jardin, d'une folie coûteuse et extravagante au delà de ce qu'on peut imaginer. C'est une grande salle de bal enfoncée sous terre à moitié de sa hauteur, et comme si cela ne suffisait pas pour la rendre humide, il y a une rivière qui coule tout autour et un jardin planté sur le toit ; des jets d'eau jaillissant çà et là en font sans doute une place choisie pour une soirée d'hiver. Ce qu'a coûté ce bâtiment, projeté, je le suppose, par quelques amis du duc d'Orléans, exécuté à ses frais, aurait suffi à l'établissement complet d'une ferme anglaise, bâtiments, bétail, outillage, récoltes, sur une échelle qui eût fait honneur au premier souverain de l'Europe ; car on eût ainsi changé 5,000 arpents de déserts en jardin. Pour le résultat atteint de cette manière, je ne saurais trouver les épithètes qu'il mérite. On a voulu avoir un concert, un bal, un café, un billard, un bazar, etc, etc., quelque chose dans le genre de notre Panthéon. Il y avait concert ce soir ; mais la salle étant presque vide, c'était, en somme également froid et sombre.

Le 14 janvier 1790

Des complots ! des complots ! -- Le marquis La Fayette a pris hier deux cents personnes sur onze cents qui s'étaient réunies aux Champs-Elysées. Elles avaient de la poudre et des balles, mais pas de fusils. On se demande quelles elles peuvent être, et il n'est pas facile d'imaginer une réponse. Selon les uns, ce sont des brigands venus à Paris, dans de sinistres intentions ; selon les autres, des gens de Versailles ; un troisième les dit Allemands, mais tous s'accordent à vouloir vous persuader qu'ils font partie d'un plan de contre-révolution. Les bruits sont si divers, si contradictoires, qu'il n'y a pas de confiance à y mettre ; on ne doit croire non plus que la dixième partie de ce qui se dit. Il est singulier, et cela a fait beaucoup parler, que La Fayette ne s'en est pas fié à l'armée, c'est-à-dire aux huit mille hommes soldés régulièrement, et dont les gardes françaises forment une grande partie ; mais que pour cette expédition il a pris seulement la bourgeoisie, ce qui a flatté ces derniers en raison de ce que les autres en ont eu du dépit. L'heure est grosse d'événements : il y a une anxiété, une attente, une incertitude visible dans tous les regards ; les hommes même qui sont le mieux informés et le moins susceptibles de se laisser égarer par les murmures de la foule, ne semblent pas dégagés de l'inquiétude de tentatives pour enlever le roi et culbuter l'Assemblée. Beaucoup croient aisé de faciliter la fuite du roi, de la reine et du Dauphin, sans danger pour eux, pourvu qu'une armée suffisante soit prête à les recevoir : les Tuileries sont très favorablement situées pour un tel dessein. Dans ce cas il s'ensuivrait une guerre civile, qui aboutirait au despotisme, quel que fût le vainqueur : par conséquent ce dessein ne saurait venir d'un vrai patriote. Si j'ai l'occasion de passer mon temps en bonne compagnie dans cette ville, il faut que j'en donne aussi à consulter des livres, des manuscrits, que je ne pourrais avoir en Angleterre ; je prends sur la nuit pour faire des extraits. J'ai aussi des documents publics, dont la copie exige du temps. Qui veut donner un bon aperçu d'un royaume comme la France, doit être infatigable dans la recherche des matériaux : eût-il rassemblé ses pièces avec tout le soin possible, quand il les examine de sang-froid, pour les arranger, il en trouve beaucoup de peu de valeur réelle, et plus encore d'une inutilité absolue.

Le 13 janvier 1790

Il y a eu une grande émotion la nuit dernière parmi le peuple qui s'est soulevé, dit-on, pour deux motifs : le premier, pour qu'on lui livre le baron de Besenval afin de le pendre ; le deuxième, pour que le pain soit mis à deux sols la livre. Il le paye cependant vingt-deux millions de moins par an que le reste du royaume et il lui faut encore des réductions. L'opinion est qu'on doit satisfaire le peuple en exécutant un aventurier du nom de Favras qui se trouve en prison car pour Besenval, les cantons suisses ont protesté si fermement en sa faveur, qu'on n'oserait le toucher. La garde a été doublée ce matin de bonne heure, et huit mille hommes d'infanterie et de cavalerie font des patrouilles dans les rues. Chacun parle de projets d'enlèvement du roi, on dit que ces mouvements ne sont pas, non plus que ceux de Versailles, ce qu'ils semblent être, de simples émeutes, mais l'effet de menées des aristocrates, qui, s'ils prenaient assez d'importance pour occuper la milice parisienne, favoriseraient une autre partie de la conspiration contre le nouveau gouvernement. Nul doute qu'on ne fasse bien d'être sur le qui-vive ; car, bien qu'il n'y ait actuellement aucun complot, la tentation est si grande, les probabilités si fortes pour qu'il s'en forme, que la moindre négligence serait sûre d'en produire. Je me suis trouvé avec le lieutenant-colonel d'un régiment de cavalerie, venant de ses quartiers ; il dit que tous ses hommes, sans exception, sont à la dévotion du roi, prêts à marcher et à se montrer comme il l'ordonnerait, pourvu que cela ne fût pas contre leurs sentiments d'autrefois. Il ajoutait que cette obéissance n'eût pas été si grande avant le voyage du roi à Paris ; et, selon ce qu'il avait appris dans ses conversations avec les officiers de différents corps, il en était de même chez eux. S'il y a des projets sérieux pour une contre-révolution et l'enlèvement du roi, et que leur exécution ait été ou soit prévenue à l'avenir, la postérité le saura probablement mieux que nous. Certes, les yeux de tous les souverains et de tous les grands dignitaires d'Europe sont fixés sur la révolution française, ils envisagent avec étonnement, avec terreur, une situation qui plus tard peut devenir la leur ; ils doivent donc attendre avec anxiété que l'on fasse des efforts pour étouffer un exemple qui ne manquera pas d'être imité quand les occasions seront favorables. Dîné au Palais-Royal, en compagnie choisie, tous politiques, car tous sont Français. On discuta la question suivante : Les complots, dont il est si généralement question aujourd'hui, sont-ils réels ou bien inventés et répandus par les chefs de la révolution, afin d'animer la milice et d'assurer par elle le gouvernement sur ses nouvelles bases ?

Le 12 janvier 1790

Assemblée nationale ; suite des débats sur la conduite de la chambre des vacations au parlement de Rennes. M. l'abbé Maury, royaliste zélé, a fait un discours très long et très éloquent en faveur du parlement ; sa diction est abondante et précise, il ne se sert pas de notes. Il a répondu à ce qui avait été demandé par le comte de Mirabeau quelques jours avant, et il s'exprima avec véhémence contre son injustifiable appel du peuple de Bretagne à ce qu'il nomma un redoutable dénombrement. Mieux valait, selon lui, pour les membres de cette assemblée, passer en revue leurs principes, leurs devoirs et les fruits de leur soin à respecter des privilèges des sujets du royaume, que de provoquer un dénombrement qui livrerait au fer et au feu toute une province. Par six différentes fois, il fut obligé de s'arrêter à cause du tumulte tant des tribunes que de l'assemblée ; rien ne l'émut, il attendait froidement le retour du calme et reprenait comme si rien ne s'était passé. Son discours était très remarquable ; les royalistes l'admirèrent beaucoup, mais les enragés le condamnèrent comme au-dessous du pire. Personne autre ne parla sans notes : le comte de Clermont lut un discours où se trouvaient quelques passages brillants, mais contenant toute autre chose qu'une réponse à celui qui avait précédé ; et en vérité c'eût été merveille qu'il en fût autrement, ayant été préparé avant que l'abbé eût pris la parole. Impossible de rendre l'ennui que ce mode de lecture donne aux séances de cette assemblée. Qui de nous voudrait rester dans les tribunes de la Chambre des communes, si M. Pitt devait apporter une réponse écrite à ce que M. Fox aurait à prononcer avant lui ? Un autre mal aussi grand qui en découle, c'est la longueur des séances, puisqu'il y a dix personnes contre une qui sera capable de parler impromptu. Le manque d'ordre, la confusion dominent comme au temps que l'Assemblée siégeait à Versailles ; les interruptions sont longues et fréquentes, et les orateurs auxquels le règlement refuse la parole ne laissent pas de la vouloir prendre. Le comte de Mirabeau demanda qu'il lui fût permis de répondre à l'abbé Maury ; le président mit sa proposition aux voix, et la Chambre fut unanime pour la rejeter, de sorte que le premier de leurs orateurs n'a pas assez d'influence pour faire entendre ses explications. Nous n'avons pas l'idée d'un tel règlement ; cependant le grand nombre des membres rend ceci nécessaire. J'oubliais de dire qu'aux deux extrémités de la salle, il y a des tribunes entièrement publiques ; celles qui occupent les côtés ne s'ouvrent qu'aux amis des députés qui montrent des cartes : dans toutes, l'auditoire est fort bruyant, applaudit à outrance ce qui le charme, va parfois jusqu'à siffler ce qui lui déplaît, indécence incompatible avec la liberté de discussion. Je n'attendis pas la fin, et je m'en retournai chez le duc de Liancourt, aux Tuileries, pour dîner avec sa compagnie habituelle ; il y avait ce soir MM. Chapelier et Desmeuniers ( Mounier ), qui tous deux ont présidé l'Assemblée et y tiennent encore une place éminente ; M. VoIney, le célèbre voyageur, le prince de Poix, le comte de Montmorency, etc, etc. En attendant le duc de Liancourt, qui n'arriva qu'à sept heures et demie, avec la majeure partie des convives, la conversation. roula presque entièrement sur le soupçon véhément que l'on avait d'envois d'argent faits par l'Angleterre pour jeter le trouble dans le royaume. Le comte de Thiard, cordon bleu, qui commande en Bretagne, mentionna ce seul fait que certains régiments en garnison à Brest, dont la conduite avait toujours été bonne et sur lesquels on pouvait faire autant de fonds que sur aucun autre de l'armée, avaient changé tout d'un coup d'allures, par suite de distributions d'argent considérables. L'un des députés, demandant à quelle époque cela avait eu lieu, il lui fut répondu que c'était tout dernièrement ; sur quoi il fit observer immédiatement que cela suivait l'envoi de 1,100,000 liv. ( 48,125 l. st. ) par l'Angleterre, qui avait occasionné tant de conjectures et de conversations. Cet envoi, dont on s'était particulièrement préoccupé, était si mystérieux et si obscur, que le fait seul avait pu être découvert ; toutes les personnes présentes m'en attestèrent l'exactitude. D'autres n'hésitaient pas à joindre ces deux rapports et à les croire dépendants l'un de l'autre. Je fis remarquer que, si l'Angleterre était réellement mêlée à cette affaire, ce qui me paraissait incroyable, on devait présumer que c'était dans son propre intérêt ou selon les intentions supposées de son roi, ce qui se trouvait être alors la même chose exactement : si on envoyait de l'argent, ce serait donc pour soutenir un trône menacé et non pas pour en détacher les fidèles serviteurs. Dans ce cas, ce serait sur Metz que seraient dirigés les fonds, afin de maintenir les troupes dans leur devoir, et non pas sur Brest, afin de les corrompre ; l'idée serait trop absurde. Tous semblèrent admettre la justesse de cette remarque, mais ne s'en tinrent pas moins convaincus des deux faits, qu'ils fussent ou non en relation entre eux. Au dîner, selon l'usage, la plupart des députés, surtout les plus jeunes, étaient habillés en polissons, beaucoup sans poudre et quelques-uns en bottes ; quatre ou cinq au plus avaient une tenue convenable. Que les temps sont changés ! Quand il n'avait rien de mieux à faire, le Parisien du beau monde était la correction en personne dans tout ce qui touche à la toilette ; on le croyait frivole. Maintenant qu'il a à s'occuper d'autres choses plus importantes, le caractère léger qu'on lui prête habituellement disparaîtra. Tout dans ce monde dépend du gouvernement.

Le 11 janvier 1790

On dit que les troubles de Versailles sont sérieux, et on parle de complots ; 800 hommes seraient en marche à l'instigation d'une certaine personne, pour rejoindre ici certaine autre personne, dans l'intention de massacrer La Fayette, Bailly et Necker ; chaque moment voit naître les plus sottes rumeurs. Il a suffi de cela pour que M. La Fayette publie hier une instruction sur le mode à suivre dans le rassemblement de la milice au cas d'alarme soudaine. 800 hommes avec deux pièces de canon sont de garde tous les jours aux Tuileries. Rencontré ce matin quelques royalistes soutenant que l'opinion publique, dans le royaume, s'avance rapidement vers un changement complet ; que les plus grands progrès sont dus à la pitié qu'inspire le roi et à l'improbation de quelques mesures prises dernièrement par l'Assemblée. Ils disent qu'il serait absurde de rien tenter maintenant pour le roi, que sa position actuelle fait plus pour sa cause que toute autre force, le sentiment général de la nation se déclarant en sa faveur. Ils ne se font pas scrupule de dire qu'un effort vigoureux et bien concerté le placerait à la tête d'une puissante armée, à laquelle se joindrait bientôt un grand corps trop outragé. Je répliquai qu'un honnête homme devait espérer que cela n'arriverait point ; car si une contre-révolution réussissait, la France gémirait sous un despotisme beaucoup plus lourd qu'auparavant. Ils n'en voulaient pas convenir ; ils croyaient, au contraire, qu'aucun gouvernement ne serait assuré qu'en donnant au peuple des droits et des privilèges bien plus étendus que ceux qu'il possédait sous l'ancienne constitution. Dîné chez mon compagnon de voyage, M. de Nicolaï ; dans la compagnie se trouvait, suivant la promesse du comte, M. Decrétot, célèbre fabricant de Louviers, qui m'apprit l'étendue de la détresse présente en Normandie. Les filatures qu'il m'avait montrées l'année dernière à Louviers sont arrêtées depuis neuf mois, et le peuple, dans sa croyance que les machines lui étaient nuisibles, a détruit tant de métiers, que le commerce est dans une situation déplorable. Accompagné le soir M. Lazowski à l'Opéra italien. On donnait il Barbiere di Siviglia, de Paesiello, une des compositions les plus agréables de ce maître vraiment grand. Mandini et Raffanelli sont excellents, Baletti a une voix fort douce. Il n'y a pas en Italie d'opéra-comique comme celui de Paris, la salle est toujours pleine ; cela fera dans la musique française une aussi grande révolution que celle qui a eu lieu dans le gouvernement. Que pensera-t-on, dans peu, de Lully et de Rameau ? Quel triomphe pour les mânes de Jean-Jacques !

Le 10 janvier 1790

Les chefs de l'Assemblée nationale sont : Target, Chapelier, Mirabeau, Barnave, Volney le voyageur ; jusqu'à l'attaque contre les biens du clergé, l'abbé Sieyès en était ; mais cette mesure lui a tellement déplu, qu'il ne s'avance plus autant maintenant. Les démocrates violents, qui ont la réputation d'être si républicains en principe, qu'ils n'admettent pas même la nécessité politique du nom de roi, sont appelés les enragés. Ils ont une assemblée à l'église des Jacobins, que l'on nomme le Club de la Révolution ; elle se tient chaque soir dans la même salle où fut formée la fameuse ligue sous le règne de Henri III, et ils sont si nombreux que toutes les propositions sont discutées ici avant d'être portées à l'Assemblée nationale. J'ai rendu visite ce matin à plusieurs personnes, toutes très dévouées à ce parti et je leur ai dit que ceci ressemblait trop à une junte parisienne gouvernant toute la France, pour ne pas devenir à la longue impopulaire et dangereux. Il m'a été répondu que l'ascendant que Paris s'était arrogé était absolument nécessaire pour la sûreté de la nation entière ; que si rien ne se faisait que par le consentement préalable de tous, on perdrait les plus précieuses occasions, et l'Assemblée serait constamment exposée à une contre-révolution. On avouait cependant que cela faisait naître de grandes jalousies, surtout à Versailles, où ( ajoutait-on ) se trouvent sans doute les complots qui ont la personne du roi pour objet.

Il y a là des émeutes fréquentes, sous prétexte de la cherté du pain, et de tels mouvements sont certainement très dangereux, car ils ne peuvent éclater si près de Paris sans que le parti aristocratique de l'ancien gouvernement ne s'efforce d'en prendre avantage pour les tourner vers un but bien différent de celui qu'elles s'étaient d'abord proposé. Je remarquai dans toutes les conversations combien est générale la croyance des menées du vieux parti pour mettre le roi en liberté. On semble presque persuadé que la révolution ne sera entièrement consommée que par l'une de ces tentatives. Il est curieux de voir l'opinion déclarer que, si l'une d'elles offrait la moindre apparence de succès, le roi la payerait immanquablement de sa vie ; le caractère national est si changé, non seulement sous le rapport de l'affection envers le souverain mais aussi de cette douceur et de cette humanité pour laquelle on l'a si longtemps admiré, que l'on admet cette supposition sans horreur ni remords. En un mot, la ferveur de la liberté est maintenant une sorte de rage ; elle absorbe toute autre passion et ne laisse paraître aux regards que ce qui promet d'assurer cette liberté. Dîné en grande compagnie chez M. de Larochefoucauld ; les dames, les messieurs faisaient également de la politique. Je dois remarquer un autre effet de la révolution, qui n'a rien que de naturel, c'est l'amoindrissement ou plutôt l'anéantissement de l'énorme pouvoir du sexe ; auparavant les dames se mêlaient de tout pour tout gouverner ; je vois clairement la fin de leur règne. Les hommes de ce pays étaient des marionnettes mues par leurs femmes ; au lieu de donner à présent le ton, elles doivent, dans les questions d'intérêt national, le recevoir et se résigner à se mouvoir dans la sphère de quelque chef politique, c'est-à-dire qu'elles sont redescendues au niveau pour lequel la nature les avait créées ; elles en seront plus aimables et la nation mieux gouvernée.

Le 9 janvier 1790

Déjeuné aux Tuileries. M. Desmarets, de l'Académie des sciences, a apporté un Mémoire présenté par la Société royale d'agriculture à l'Assemblée nationale, sur les améliorations à introduire dans l'agriculture ; on y signale, entre autres choses, de plus grands soins à donner aux abeilles, à la panification et à l'obstétrique. A l'avènement d'un gouvernement libre et patriote, dont l'agriculture peut espérer des jours d'or, ces objets sont sans doute d'une extrême importance. Quelques parties de ce Mémoire méritent vraiment l'attention. Rendu visite à M. de Nicolaï, mon compagnon de voyage, c'est un homme considérable ; grand hôtel, domestiques nombreux ; son père est maréchal de France et lui-même premier président d'une chambre du parlement de Paris, la noblesse de cette ville l'avait choisi pour son représentant aux états généraux, il a décliné cet honneur. Il m'a invité à dîner dimanche, me promettant d'avoir M. Decrétot, le célèbre fabricant de Louviers. -- Assernblée nationale. Le comte de Mirabeau a parlé sur les membres de la chambre des vacations au parlement de Rennes ; il est vraiment éloquent, plein d'ardeur, de vie, d'énergie, d'impétuosité. Soirée chez la duchesse d'Anville : il y avait le marquis et la marquise de Condorcet, etc. ; on n'a parlé que de politique.

Le 6, le 7 et le 8 janvier 1790

Le duc de Liancourt ayant l'intention de prendre une ferme pour la cultiver selon les principes anglais, il me pria de l'accompagner, ainsi que mon ami Lazowski, à Liancourt, pour lui donner mon opinion sur les terres et les moyens d'accomplir ses projets, ce à quoi je me rendis sur-le-champ. Je fus témoin d'une scène qui me fit sourire : à peu de distance du château de Liancourt, il y a un vaste terrain inculte, tout à côté de la route, et qui appartient au duc. Je vis quelques ouvriers très occupés à le couper en petites divisions par des hayes, à le niveler, à le défoncer, enfin perdant un travail précieux sur un terrain qui n'en valait pas la peine. Je demandai à l'intendant s'il croyait cette dépense utile : il me répondit que les pauvres de la ville, au début de la révolution, déclarèrent que, faisant partie de la nation, la terrains incultes, propriétés de la nation, leur appartenaient ; en conséquence, passant de la théorie à la pratique, ils en prirent possession sans autre formalités et commencèrent à cultiver ; le duc, ne voyant pas leur industrie avec déplaisir, n'y mit aucun obstacle. Ceci montre l'esprit général et prouve que, poussé un peu plus loin, ce ne serait pas peu de chose pour la propriété dans ce royaume. Dans ce cas, cependant, je ne puis que le louer ; car s'il y a une injustice criante, c'est qu'un homme garde inutilement de la terre qu'il ne veut ni cultiver ni laisser cultiver aux autres. Les pauvres gens meurent de faim devant des déserts qui les nourriraient par milliers. Ils sont sages, et suivent la raison et la philosophie en s'emparant de ces terrains, et je souhaite de tout coeur qu'une loi permette chez nous ce qu'ont fait ici les paysans français. -- 72 milles.

Le 5 janvier 1790

L'adresse présentée hier au roi par l'Assemblée nationale lui a fait honneur auprès de tous. Je l'ai entendu louer par des gens de toute opinion. Elle avait trait à la fixation de la liste civile. On avait arrêté d'envoyer au roi une députation pour le prier d'en déterminer le montant, en consultant moins son goût pour l'économie que le sentiment de la dignité dont il convient d'entourer le trône. Dîné avec le duc de Liancourt, dans les appartements des Tuileries, qui, au retour de Versailles, lui ont été assignés comme grand maître de la garde-robe : deux fois la semaine il donne un grand dîner aux députés, il en vient de vingt à quarante. On avait fixé trois heures et demie, mais j'attendis avec quelques députés, qui avaient quitté l'Assemblée, jusqu'à sept heures, que le duc arriva avec le reste des convives.

Il y a dans l'Assemblée un écrivain de valeur, auteur d'un très bon livre, dont j'attendais quelque chose au-dessus de la médiocrité ; mais il est plein de tant de gentillesse, que j'en fus ébahi en le voyant. Sa voix est le murmure d'une femme, comme si ses nerfs ne lui permettaient pas un exercice aussi violent que de parler assez haut pour se faire entendre ; quand il soupire ses idées, c'est les yeux à demi fermés ; il tourne la tête de côté et d'autre comme si ses paroles devaient être reçues comme des oracles, et il a tant de laisser-aller et de prétentions à l'aisance et à la délicatesse sans avantages personnels qui secondent ses gentillesses, que j'admirai par quel art on avait formé un tel ensemble d'éléments hétérogènes. N'est-il pas étrange de lire avec ravissement le livre d'un auteur, de se dire : Cet homme est complet, tout se tient chez lui, il n'y a point de cette boursouflure, de ces niaiseries si communes chez les autres, et de trouver tant de petitesse !

Le 4 janvier 1790

Après le déjeuner, j'ai fait un tour aux Tuileries, où se présenta le spectacle le plus extraordinaire que Français ou Anglais ait vu dans cette ville : le roi se promenant avec un ou deux officiers de sa maison et un page au milieu de six grenadiers de la garde bourgeoise. Les portes du jardin étaient fermées, par respect pour lui, afin d'en exclure toute personne qui n'a pas le titre de député ou une carte d'admission. Quand il rentra dans le palais, on les ouvrit pour tout le monde sans distinction, quoique la reine se promenât encore avec une dame de la cour. Elle aussi était escortée par des gardes françaises, et de si près, que, pour n'être pas entendue d'eux, elle devait parler à voix basse. La populace la suivait, parlant très haut et ne lui marquant d'autre respect que de lui ôter son chapeau quand elle passait ; c'est plus que je n'aurais cru. Sa Majesté ne paraît pas bien portante, elle semble affectée et sa figure en garde des traces. Le roi est aussi gras que s'il n'avait aucun souci. Par ses ordres, on a réservé un petit jardin pour l'amusement du Dauphin, on y a bâti un petit pavillon où il se retire en cas de pluie : je le vis à l'ouvrage avec sa bêche et son râteau, mais non sans deux grenadiers pour l'accompagner. C'est un joli petit garçon, d'un air très avenant ; il ne passe pas sa sixième année ; il se tient bien. Partout où il va, on lui ôte son chapeau, ce que j'observais avec plaisir. Le spectacle de cette famille prisonnière ( car telle est sa véritable situation ) choque au premier abord ; ce serait à bon droit, si, comme je le crois, il ne le fallait pas absolument pour effectuer la révolution ; mais dans cette nécessité personne ne peut blâmer le peuple de prendre toutes les mesures en son pouvoir pour assurer cette liberté saisie par la violence. Il n'y a de condamnable, dans un tel moment, que ce qui met en danger la liberté de la nation. Je dois cependant avouer ici mes doutes : je ne sais si ce traitement de la famille royale doit être regardé comme une garantie de liberté, ou si, au contraire, ce n'est pas une démarche fort périlleuse qui expose au hasard tout ce que l'on a gagné. Je me suis entretenu avec plusieurs personnes aujourd'hui, et leur ai fait part de mes appréhensions en les peignant même plus vives qu'elles ne sont en réalité, afin de connaître leur sentiment ; il est évident que l'on est à présent dans la crainte d'une contre-révolution. Grande partie de ce danger, sinon le tout, vient de la violence faite à la famille royale. Avant, l'Assemblée nationale ne répondait que des lois et de la future constitution, à présent elle a toute la responsabilité du gouvernement de l'Etat, du pouvoir exécutif comme du législatif. Cette situation critique a nécessité des efforts constants de la milice parisienne. Le grand but de M. de La Fayette et des autres chefs militaires est d'améliorer sa discipline et de la former assez pour pouvoir y placer leur confiance s'il en était besoin pour le champ de bataille. Mais tel est l'esprit de liberté, même dans les choses militaires, qu'on peut être officier aujourd'hui et rentrer demain dans les rangs, méthode qui rend difficile d'atteindre le point que l'on se propose. L'armée permanente se compose à Paris de 8,000 hommes, payés 15 sous par jour. Dans ce nombre sont compris les gardes françaises qui passèrent au peuple à Versailles ; il y a également 800 cavaliers, coûtant chacun 1 500 liv. ( 62 liv. st. 15 sh. 6 d. ) par an, leurs officiers ont la paye double de ceux de l'armée.

Le 3 janvier 1790

Traversé la forêt de Fontainebleau, gagné Melun, puis Paris. Les soixante postes de Lyon à Paris, équivalant à 300 milles anglais, nous reviennent, y compris les trois louis du loyer de la chaise ( vieux cabriolet français à deux roues ) et les dépenses d'auberge, etc., à 15 liv. st., soit 1 sh. par mille ou 6 d. par mille et par tête. A Paris, je me dirigeai immédiatement vers mon ancienne demeure, l'hôtel de Larochefoucauld ; j'avais reçu à Lyon une lettre du duc de Liancourt, par laquelle il me priait de me considérer dans son hôtel comme chez moi, ainsi que je le faisais du temps de sa regrettable mère, la duchesse d'Estissac, qui était morte pendant mon voyage en Italie. Je trouvai mon ami Lazowski en bonne santé, et nous pûmes parler à gorge déployée de ce qui s'était passé en France depuis mon départ de Paris. -- 46 milles.

Le 2e janvier 1790

Briare. Le canal annonce les heureux effets de l'industrie. Nous quittons ici la Loire. Sur toute la route, la campagne est très variée, sèche en grande partie ; des rivières, des collines, des bois, la rendent fort agréable ; mais presque partout le sol est pauvre. Passé en vue de nombreux châteaux, parmi lesquels il en a de beaux. Couché à Nemours, chez un aubergiste surpassant en friponnerie tous ceux que nous avions rencontrés en Italie comme en France. Notre souper se composait de : une soupe maigre, une perdrix et un poulet rôtis, un plat de céleri, un petit chou-fleur, deux bouteilles de méchant vin du pays et un dessert consistant en deux biscuits et quatre pommes. Voici la note : Potage 1 l. 10 s. -- Perdrix, 2 l. 10 s. -- Poulet, 2 l. -- Céleri, 1 l. 4 s. -- Chou-fleur, 2 l. -- Pain et dessert, 2 l. -- Feu et appartement, 6 l. -- Total, 19 l. 8 s. Nous eûmes beau nous récrier sur ce vol, ce fut en vain. Nous insistâmes alors pour qu'il acquittât sa note, ce qu'il fit de mauvaise grâce en mettant à l'Etoile, Foulliare. Mais comme, en nous menant à l'auberge, on ne nous avait pas annoncé l'Etoile, mais l'Ecu de France, nous soupçonnions quelque duperie ; effectivement, nous vîmes, en sortant de la maison pour l'examiner, que l'enseigne était bien celle de l'Ecu, et on nous apprit que le nom de ce coquin était Roux au lieu de Foulliare. Il ne s'attendait pas à être ainsi démasqué, non plus qu'au torrent d'injures et de reproches qui nous échappa sur son infâme conduite ; mais il se sauva à toutes jambes et fut se cacher jusqu'à notre départ. En bonne conscience, on doit au monde de noter un tel gredin. -- 60 milles.

Le 1er janvier 1790

Nevers a un bel aspect, se dressant avec orgueil sur les bords de la Loire ; mais après l'entrée, elle est comme mille autres villes. Vues de loin, toutes ressemblent à un groupe de femmes se pressant l'une contre l'autre ; vous voyez ondoyer leurs plumes et étinceler leurs diamants ; vous croyez ces ornements des signes certains de la beauté ; mais approchez, vous reconnaîtrez trop souvent l'argile commune. Vaste panorama au nord de la montagne qui descend à Pougues et, après Pouilly, beau paysage où serpente la Loire. -- 75 milles.

Le 24 décembre 1789

Aujourd'hui le pays devient bien meilleur, nous approchons de Chambéri, les montagnes s'éloignent, tout en gardant leur hauteur imposante, les vallées s'élargissent, les versants se cultivent, et près de la capitale de la Savoie, de nombreuses maisons de campagne animent cette scène. Au-dessus de Mal-Taverne se trouve Châteauneuf, résidence de la comtesse de ce nom. Je fus indigné de voir au village un carcan avec une chaîne et un collier de fer, signe de l'arrogance seigneuriale de la noblesse et de la servitude du peuple. Je demandai pourquoi il n'avait pas été brûlé avec l'horreur qu'il méritait. Cette question n'excita pas la surprise comme je m'y attendais, et comme elle l'aurait fait avant la révolution française. Ceci amena une conversation dans laquelle j'appris qu'en haute Savoie il n'y a pas de seigneurs ; les gens y sont en général à leur aise, ils ont quelques petites propriétés, et, malgré la nature, la terre y est presque aussi chère que dans le pays bas, où les gens sont pauvres et malheureux. « Pourquoi ? -- Parce qu'il y a partout des seigneurs. » Quel malheur que la noblesse, au lieu d'être le soutien, la bienfaitrice de ses pauvres voisins, devienne son tyran par ces exécrables droits féodaux ! N'y a-t-il donc que les révolutions qui, en brûlant ses châteaux, la force à céder à la violence ce qu'elle devrait accorder à la misère et à l'humanité ? Nous nous étions arrangés de manière à arriver de bonne heure à Chambéri, pour visiter le peu qu'il y a de curieux. C'est le séjour d'hiver de presque toute la noblesse savoyarde. Le plus beau domaine du duché ne donne pas au delà de 60,000 liv. de Piémont ( 3,000 l. st. ), mais on vit ici en grand seigneur pour 20,000 liv. Un gentilhomme qui n'a que 150 louis de revenu veut passer trois mois à la ville ; pour y faire pauvre figure, il doit donc mener une misérable vie pendant les neuf mois de campagne. Les oisifs voient leur Noël manquée, la cour n'a pas permis l'entrée de la troupe ordinaire de comédiens français, craignant qu'ils n'apportassent avec eux, à ces rudes montagnards, l'esprit de liberté de leur pays. Est-ce faiblesse, est-ce bonne politique ? Chambéri avait pour moi des objets plus intéressants. Je brûlais de voir les Charmettes, le chemin, la maison de madame de Warens, la vigne, le jardin, tout, en un mot, de ce qui a été décrit par l'inimitable plume de Rousseau. Il y avait dans madame de Warens quelque chose de si délicieusement aimable, en dépit de ses faiblesses ; sa gaieté constante, son égalité d'humeur, sa tendresse, son humanité, ses entreprises agricoles, et plus que tout, l'amour de Rousseau, ont gravé son nom parmi le petit nombre de ceux dont la mémoire nous est chère, par des raisons plus aisées à sentir qu'à expliquer. La maison est à un mille environ de Chambéri, faisant face au chemin rocailleux qui mène à la ville et à la châtaigneraie, située dans la vallée. Elle est petite, semblable à celle d'un fermier de cent acres, sans prétentions, en Angleterre : le jardin pour les fleurs et les arbustes est très simple. Le tableau plaît, on aime à se savoir près de la ville sans la sentir en rien, comme Rousseau l'a décrit. Il ne pouvait que m'intéresser et je le vis avec la plus grande émotion, il me souriait même avec la triste nudité de décembre. Je m'égarai sur ces collines où Rousseau s'était certainement promené et qu'il avait peintes de couleurs si agréables. En retournant à Chambéri, mon coeur était plein de madame de Warens. Nous avions dans notre compagnie un jeune médecin, M. Bernard de Modane en Maurienne, homme de bonnes manières, ayant des relations à Chambéri ; je fus fâché de le voir ignorant de tout ce qui concernait madame de Warens, excepté sa mort. En me remuant un peu, j'obtins le certificat suivant :

Extrait du registre mortuaire de l'église paroissiale de Saint-Pierre de Lemens.

« Le 30 juillet 1762 a été inhumée, dans le cimetière de Lemens, dame Louise-Françoise-Éléonore de la Tour, veuve du seigneur baron de Warens, native de Vevey, canton de Berne, en Suisse ; morte hier, à dix heures du soir, en bonne chrétienne et munie des derniers sacrements de l'Eglise, à l'âge de 63 ans. Elle avait abjuré la religion protestante il y a trente-six ans, persévérant depuis dans la nôtre. Elle a fini ses jours au faubourg de Nesin, où elle vivait depuis environ huit ans, dans la maison de M. Crépine. Elle avait demeuré auparavant pendant quatre ans au Rectus, dans la maison du marquis d'Allinge. Elle n'avait pas quitté cette ville depuis son abjuration. »

« Signé : GAIME, RECTEUR DE LEMENS. »

« Je soussigné, recteur actuel de la paroisse dudit Lemens, certifie que ceci est un extrait fait par moi, du registre mortuaire de l'église dudit lieu, sans y avoir ajouté ou retranché quoi que ce soit, et, après l'avoir colligé, je l'ai trouvé conforme à l'original. En foi de quoi j'ai signé les présentes à Chambéri, ce vingt-quatre décembre 1789.

Signé : A. SACHOD, RECTEUR DE LEMENS. »


Retour en haut