Le 30 juillet 1789

Le maire de Dôle est de même étoffe que le notaire de Besançon ; il n'a pas voulu me délivrer de passeport ; mais comme son refus n'était pas accompagné des airs importants de l'autre, je le laisse passer. Pour éviter les sentinelles, je fis le tour de la ville.

Auxonne. -- Traversé la Saône, belle rivière bordée de prairies d'une admirable verdure ; il y a des pâturages communaux pour un nombre immense de bétail ; les meules de foin sont sous l'eau. Beau pays jusqu'à Dijon, quoique le bois y fasse défaut. On m'a demandé mon passeport à la porte ; sur ma réponse, deux mousquetaires bourgeois m'ont conduit à l'Hôtel de ville, où j'ai été interrogé : comme on a vu que j'avais des connaissances à Dijon, il me fut permis d'aller chercher un hôtel. Je joue de malheur : M. de Virly, sur qui je comptais le plus en cette ville, est à Bourbonne-les-Bains, et M. de Morveau, le célèbre chimiste, que je croyais avoir des lettres pour moi, n'en a aucune, et quoiqu'il m'ait reçu fort convenablement quand je me donnai comme son collègue à la Société royale de Londres, je me sentis très mal à mon aise : il m'a cependant prié de revenir demain matin. On me dit que l'intendant d'ici s'est sauvé, et que le prince de Condé, gouverneur de Bourgogne, est passé en Allemagne ; on assure positivement, et sans façon, que tous deux seraient pendus s'ils revenaient ; de telles idées n'indiquent pas une grande autorité de la garde bourgeoise, instituée pour arrêter les excès. Elle est trop faible pour maintenir l'ordre. La licence et l'esprit de déprédation, dont on parlait tant en Franche-Comté, se sont montrés ici, mais non pas de la même façon. Il y a à présent, dans cet hôtel ( la Ville de Lyon ), un monsieur, noble pour son malheur, sa femme, ses parents, trois domestiques et un enfant de quelques mois à peine, qui se sont échappés la nuit presque nus de leur château en flammes ; ils ont tout perdu, excepté la terre. Cependant ces malheureux étaient estimés de leurs voisins ; leur bonté aurait dû leur gagner l'amour des pauvres, dont le ressentiment n'était motivé par rien. Ces abominations gratuites attireront la haine contre la cause qui les a suscitées : on pouvait bien reconstituer le royaume sans recourir à cette régénération par le fer et le feu, le pillage et l'effusion du sang. Trois cents bourgeois montent la garde tous les jours à Dijon : ils sont armés par la ville, mais non payés par elle ; ils ont aussi six pièces de canon. La noblesse a cherché son seul refuge parmi eux ; aussi, plusieurs croix de Saint-Louis brillent dans les rangs. Le Palais des États est un vaste et superbe édifice, mais il ne frappe pas en proportion de sa masse et de ce qu'il a coûté. Les armes des Condé prédominent et le salon est appelé la salle à manger du Prince. Un artiste de Dijon y a peint un plafond et un tableau de la bataille de Senef ; il a choisi le moment où le grand Condé est jeté à bas de son cheval ; les deux ouvrages sont d'une bonne exécution. Tombe du duc de Bourgogne, 1404. -- Tableau de Rubens à la Chartreuse. On vante la maison de M. de Montigny, mais on refuse de la laisser voir, parce que sa soeur y habite maintenant. En somme, Dijon est une belle ville ; les rues, quoique anciennes, sont larges, très bien pavées, et, ce qui n'est pas commun en France, garnies de trottoirs. -- 28 milles.

Le 29 juillet 1789

Jusqu'à Orechamp ( Orchamps ), le pays est sévère, plein de beaux bois et de rochers ; cependant il ne plaît pas ; il en est comme de ces gens dont les qualités sont estimables, mais que cependant nous ne saurions aimer. Pauvre culture aussi. Au sortir de Saint-Vété ( Saint-Wit ), riant paysage, formé par la rivière qui revient sur ses pas à travers la vallée qu'animent un village et quelques maisons éparses çà et là : la plus jolie vue que j'aie rencontrée en Franche-Comté. -- 23 milles.

Le 28 juillet 1789

Hier, à table d'hôte, quelqu'un raconta comment on l'avait forcé à s'arrêter à Salins, faute d'un passeport, et les ennuis qu'il y avait eu à subir. Je trouvai donc nécessaire de m'en procurer un, et me rendis pour cela au bureau, dans la maison d'un M. Bellamy, avocat, avec qui j'eus la conversation suivante :

« Mais, Monsieur, qui me répondra de vous ? Est-ce que personne vous connaît ? Connaissez-vous quelqu'un à Besançon ? -- Non, personne ; mon dessein, était d'aller à Vesoul, d'où j'aurais eu des lettres ; mais j'ai changé de route à cause de ces tumultes. -- Monsieur, je ne vous connais pas, et si vous êtes inconnu à Besançon, vous ne pouvez avoir de passeport. -- Mais voici mes lettres ; j'en ai plusieurs d'autres villes de France ; il y en a même d'adressées à Vesoul et à Arbois : ouvrez-les et lisez-les, et vous trouverez que je ne suis pas inconnu ailleurs, bien que je le sois à Besançon. -- N'importe, je ne vous connais pas ; il n'y a personne ici qui vous connaisse, ainsi vous n'aurez point de passeport. -- Je vous dis, Monsieur, que ces lettres vous expliqueront... -- Il me faut des gens, et non pas des lettres, pour m'expliquer qui vous êtes ; ces lettres ne me valent rien. -- Cette façon d'agir me paraît assez singulière ; apparemment que vous la croyez très honnête ; pour moi, Monsieur, j'en pense bien autrement. -- Eh ! Monsieur, je ne me soucie de ce que vous en pensez. -- En vérité voici ce qui s'appelle avoir des manières gracieuses envers un étranger ; c'est la première fois que j'ai eu affaire avec ces messieurs du tiers état, et vous m'avouerez qu'il n'y a rien ici qui puisse me donner une haute idée du caractère de ces messieurs-là. -- Monsieur, cela m'est fort égal. -- Je donnerai, à mon retour en Angleterre, le détail de mon voyage au public, et assurément, Monsieur, je n'oublierai pas d'enregistrer ce trait de votre politesse, il vous fait tant d'honneur et à ceux pour qui vous agissez ! -- Monsieur, je regarde tout cela avec la dernière indifférence. »

Le ton de mon interlocuteur était encore plus insolent que ses paroles ; il feuilletait ses paperasses de l'air véritablement d'un commis de bureau. Ces passeports sont des choses nouvelles d'hommes nouveaux, avec un pouvoir tout neuf ; cela montre qu'ils ne portent pas trop modestement leurs nouveaux honneurs. Ainsi il m'est impossible, sans donner de la tête contre le mur, de voir Salins ou Arbois, où M. de Broussonnet m'a adressé une lettre ; mais il me faut courir la chance et gagner aussi vite que possible Dijon, où le président de Virly me connaît pour avoir passé quelques jours à Bradfield, à moins qu'en sa qualité de président et de noble le tiers état ne l'ait déjà assommé. Ce soir au spectacle : misérables acteurs ; le théâtre, construit assez récemment, est lourd ; le cintre, qui sépare la scène de la salle, ressemble à l'entrée d'une caverne, et la ligne de l'amphithéâtre rappelle les contorsions d'une anguille blessée ; l'air et les manières des gens ici ne me reviennent pas du tout, et je voudrais voir Besançon englouti par un tremblement de terre plutôt que de consentir à y vivre. La musique, les hurlements et les grincements de l'Epreuve villageoise de Grétry, pièce détestable, n'eurent pas le pouvoir de me remettre de bonne humeur. Je ne prendrai pas congé de la ville de Besançon, dans laquelle je désire bien ne plus jamais remettre les pieds, sans dire qu'il y a une belle promenade, et que M. Artaud, l'arpenteur, auquel je m'adressai pour avoir des informations, sans avoir pour lui de lettre de recommandation, s'est montré très franc et très poli à mon égard. Il m'a donné tout sujet d'être satisfait par ses réponses à mes questions.

Le 27 juillet 1789

Besançon. Au-dessus de la rivière, le pays est montagneux, couvert de rochers et de bois ; on y trouve quelques beaux points de vue. J'étais arrivé depuis une heure à peine, quand je vis passer devant l'hôtel un paysan à cheval suivi d'un officier de la garde bourgeoise ; son détachement, aux cocardes tricolores, en précédait un autre de fantassins et de cavaliers pris dans l'armée. Je demandai pourquoi la milice ( qui compte ici 1,200 hommes, dont 200 toujours sous les armes ) prenait ainsi le pas sur les troupes royales. « Par cette excellente raison, me fut-il répondu : les troupes seraient attaquées et massacrées par la populace, tandis qu'elle ne résistera pas à la garde bourgeoise. » Ce paysan, riche propriétaire dans un village où il se commet beaucoup de pillages et d'incendies, était venu chercher une sauvegarde. Les dégâts faits du côté des montagnes et de Vesoul sont aussi nombreux que repoussants. Bien des châteaux ont été brûlés, d'autres livrés au pillage, les seigneurs traqués comme des bêtes fauves, leurs femmes et leurs filles enlevées, leurs papiers et leurs titres mis au feu, tous leurs biens ravagés ; et ces abominations n'ont pas atteint seulement des personnes marquantes, que leur conduite ou leurs principes avaient rendues odieuses, mais une rage aveugle les a étendues sur tous pour satisfaire la soif du pillage. Des voleurs, des galériens, des mauvais sujets de toute espèce, ont poussé les paysans aux dernières violences. Quelques personnes m'informèrent à table d'hôte que des lettres reçues du Mâconnais, du Lyonnais, de l'Auvergne, du Dauphiné, etc., rapportaient des faits semblables et la crainte où l'on était qu'ils ne se reproduisissent par tout le royaume. La France est incroyablement en arrière pour ce qui touche aux communications. Depuis Strasbourg jusqu'ici, je n'ai pas pu voir un journal. Ici, j'ai demandé le cabinet littéraire, il n'y en a pas ; les gazettes, on les reçoit au café. C'est très aisé à répondre, mais moins aisé à trouver. Il n'y avait que la Gazette de France, pour laquelle, en ce moment, un homme sensé n'eût pas donné un sou. J'allai dans quatre autres maisons ; les unes n'avaient pas même le Mercure ; au café Militaire, le Courrier de l'Europe remontait à une quinzaine, et des personnes à l'air respectable s'entretiennent maintenant des nouvelles d'il y a deux ou trois semaines, et montrent clairement par leurs discours qu'elles ne savent rien de ce qui se passe. Dans toute la ville de Besançon, je n'ai trouvé ni le Journal de Paris, ni aucun autre donnant le détail des séances des états ; c'est cependant la capitale d'une province grande comme une demi-douzaine de nos comtés anglais et contenant 25,000 âmes, et, ce qui est étrange à dire, la poste n'y vient que trois fois par semaine ! Dans un moment où il n'y a ni droit de timbre ni censure, comment n'imprime-t-on pas à Paris un journal pour les provinces, en ayant soin d'en prévenir par des affiches et des placards le public auquel il serait destiné ! On croit en province que les députés sont à la Bastille, tandis que la Bastille est démolie ; et le peuple, dans son erreur, pille, brûle et dévaste. Cependant, malgré cette ignorance honteuse, on voit tous les jours aux états des hommes qui se disent fiers d'appartenir à la première nation de l'Europe, au plus grand peuple de l'univers ! Croient-ils donc que ce sont les assemblées politiques ou les cercles littéraires d'une capitale qui constituent un peuple, et non la diffusion rapide des lumières parmi des esprits préparés par l'habitude du raisonnement à recevoir la vérité et à en faire l'application ? Que cette affreuse ignorance de la masse sur ses intérêts soit l'oeuvre de l'ancien gouvernement, personne n'en doutera. Si, ce qu'il y a de grandes raisons de croire, la noblesse dans toute la France est traquée comme en Franche-Comté, il est curieux de voir cet ordre entier souffrir pareille proscription, comme un troupeau de moutons, sans opposer la moindre résistance. Cela confond de la part d'un corps qui a sous la main une armée de 150,000 hommes ; sans doute, une partie de ces troupes se révolterait ; mais on doit cependant bien compter que les 40,000, peut-être 100,000 nobles de France, pourraient remplir la moitié des rangs de l'armée royale d'hommes qui leur seraient unis par une communauté d'idées et d'intérêts. Mais il n'existe ni réunions, ni associations entre eux, ni relations avec les soldats ; ils ne savent pas chercher sous les drapeaux un refuge pour défendre leur cause ou la venger ; heureusement pour la France, ils tombent sans lutte et meurent sans qu'on les frappe. Ce mouvement universel de l'intelligence, qui, en Angleterre, transmet avec la rapidité de la foudre, d'un bout du royaume à l'autre, la moindre émotion ou la moindre alarme, ne se retrouve pas en France. Aussi peut-on dire, et peut-être avec vérité, que la chute du roi, de la cour, des pairs, des nobles, de l'armée, de l'Eglise et des parlements, est due aux suites mêmes de l'esclavage dans lequel ils ont tenu le peuple ; que c'est, par conséquent, un juste salaire plutôt qu'un châtiment. -- 18 milles.

Le 26 juillet 1789

Pendant les 20 milles jusqu'à l'Isle-sur-Doubs la campagne ne varie pas beaucoup ; mais après cela, à Baume-les-Dames, ce n'est plus que montagnes et rochers, beaucoup de bois et de jolis tableaux formés par la rivière qui coule au bas. Tout le pays est dans la plus grande agitation ; dans l'une des petites villes où je passai, on me demanda pourquoi je n'avais pas la cocarde du tiers état. On me dit que c'était ordonné par le tiers et que, si je n'étais pas un seigneur, je devais obéir. « Mais supposons que je sois un seigneur, et après, mes ami ? -- Après, me répliqua-t-on d'un air farouche, la corde ; car c'est tout ce que vous méritez ! » Il devenait évident que la plaisanterie n'était plus de mise ; jeunes garçons et jeunes filles commençaient à s'assembler, signe ordinaire en tous temps et en tous lieux de quelques tristes scènes ; si je ne m'étais pas déclaré Anglais, et dans l'ignorance de cet ordre, je ne m'en serais pas tiré à si bon marché. J'achetai immédiatement une cocarde, mais la friponne qui me la vendit la piqua si mal, qu'elle tomba à la rivière avant que j'eusse gagné l'Isle, où je courus encore le même danger. Il était inutile de me dire Anglais ; j'étais un seigneur déguisé peut-être, mais certainement un coquin de première volée. En ce moment, un prêtre arriva dans la rue, une lettre à la main ; le peuple s'amassa autour de lui, et il lut à haute voix des nouvelles de Béfort, sur le passage de M. Necker, avec quelques traits généraux de la situation de Paris, et des assurances que la position du peuple s'améliorerait. Quand il eut fini, il exhorta la foule à s'abstenir de toute violence et l'engagea à ne pas se bercer de l'idée que les impôts disparaîtraient entièrement, comme s'il avait la conviction que cet espoir devenait général.

On m'entoura de nouveau quand il se fut retiré, on se montra soupçonneux, menaçant ; la position ne me semblait rien moins que plaisante, surtout lorsque quelqu'un proposa de s'assurer de moi jusqu'à ce que des personnes connues se portassent mes cautions. J'étais sur le perron de l'hôtel, je demandai à dire quelques mots. Pour leur prouver que j'étais bien Anglais, comme je l'avais dit, je désirais expliquer une particularité des taxes dans mon pays, qui servirait de commentaire à ce qui avait été avancé par M. l'abbé, et que je ne croyais pas absolument juste. Il avait avancé, qu'il fallait que les impôts fussent acquittés comme on l'avait fait jusque-là ; qu'ils dussent être payés, il n'y a pas de doute, mais non pas comme ils l'ont été, car on pourrait imiter en ceci l'Angleterre. Nous avons, messieurs, un grand nombre de taxes qui vous sont inconnues en France ; mais le tiers état, les pauvres n'en sont pas chargés ; ce sont les riches qui payent ; toute fenêtre est imposée, mais seulement quand la maison en a plus de six ; la terre du seigneur paye les vingtièmes et les tailles, et non pas le jardin du petit propriétaire ; le riche paye pour ses chevaux, ses voitures, ses domestiques, pour la permission de chasser les perdrix de son domaine ; le pauvre fermier en est exempt ; bien mieux, le riche, en Angleterre, contribue au soulagement du pauvre. Vous voyez donc bien que si, suivant M. l'abbé, il doit toujours y avoir des taxes parce qu'il y en a toujours eu, cela ne prouve pas qu'elles doivent être levées de même ; notre manière anglaise serait bien meilleure. Pas un mot de ce discours qui ne fût approuvé par mes auditeurs ; ils parurent penser que j'étais un assez bon diable, ce que je confirmai en criant : Vive le tiers sans impositions ! Ils me donnèrent alors une salve d'applaudissements et ne me troublèrent pas davantage. Mon mauvais français allait à peu près de pair avec leur patois. J'achetai cependant une autre cocarde, que je fis attacher de façon à ne plus la perdre. Le voyage me plaît moitié moins dans un moment de fermentation comme celui-ci ; personne n'est sûr de l'heure qui va suivre. -- 35 milles.

Le 25 juillet 1789

A partir d'Isenheim, le pays s'accidente et devient meilleur jusqu'à Béfort ; mais il n'y a ni clôtures, ni maisons disséminées. Grands troubles à Béfort ; hier la populace et les paysans ont demandé aux magistrats les armes en magasin ; il étaient de trois à quatre mille. Se voyant refuser, ils ont fait du bruit et ont menacé de mettre le feu à la ville ; alors on a fermé les portes. Aujourd'hui le régiment de Bourgogne est arrivé pour maintenir l'ordre. M. Necker vient de passer ici pour retourner de Bâle à Paris ; quatre-vingts bourgeois l'escortaient à cheval, et les musiques de régiment l'ont accompagné pendant qu'il traversait la ville. Mais la période brillante de sa vie est terminée : depuis sa rentrée au pouvoir jusqu'à l'assemblée des états, il a eu dans ses mains le sort de la France et des Bourbons, et, quelle que soit l'issue de la confusion présente, cette confusion lui sera reprochée par la postérité, puisqu'il pouvait donner aux états la forme qui lui plaisait. Il pouvait, par un décret, établir deux chambres, ou trois, ou une ; il pouvait organiser quelque chose qui eût abouti certainement à la constitution anglaise : rien ne lui manquait ; c'était la plus belle occasion pour élever un édifice politique qu'un homme eût jamais eue ; les plus grands législateurs de l'antiquité n'en connurent jamais de semblable. Selon moi, il l'a manquée complètement, et abandonné aux vents et aux flots ce qui aurait dû recevoir de lui et l'impulsion et la direction. J'avais des lettres pour M. de Bellonde, commissaire de guerre ; je le trouvai seul : il m'invita à souper, disant qu'il me ferait rencontrer des personnes bien informées. Lorsque je revins, il me présenta à madame de Bellonde et à un cercle d'une douzaine de dames et de trois ou quatre jeunes officiers ; lui-même quitta le salon pour se rendre auprès de madame la princesse de quelque chose, qui se sauvait en Suisse. J'envoyai de bonne heure la compagnie au diable, car je vis du premier coup d'oeil, sur quoi elle avait tant de renseignements à me donner. Il y avait dans un coin une petite coterie autour d'un officier arrivant de Paris : ce monsieur voulut bien nous répéter ensuite que le comte d'Artois et tous les princes du sang, excepté Monsieur et le duc d'Orléans, toute la famille Polignac, le maréchal de Broglie et un nombre infini de gens de la première noblesse, s'étaient enfuis du royaume, que d'autres les imitaient chaque jour, et qu'enfin le roi, la reine et la famille royale se trouvaient à Versailles, dans une position aussi dangereuse qu'alarmante, sans confiance aucune dans les troupes, et, en réalité, prisonniers. Voici une révolution effectuée comme par magie : il ne reste debout dans le royaume que les Communes ; il n'y a plus qu'à voir quels architectes elles feront, maintenant qu'il faut élever un édifice au lieu de celui qui a si merveilleusement croulé. On annonça que le souper était servi ; comme je ne me pressai pas de quitter le salon avec les autres personnes, je restai seul en arrière ; j'en fus frappé, et je me trouvai dans une singulière position que j'avais cherchée, pour voir si elle m'arriverait. Je pris alors mon chapeau en souriant, et sortis tout droit de la maison. On me rejoignit au bas de l'escalier ; mais je parlai d'affaires, de plaisirs ou de quelque autre chose, ou de rien du tout, et retournai en hâte à l'hôtel. Je n'aurais pas rapporté ceci si le moment n'en fournissait l'excuse ; les inquiétudes et les distractions du jour doivent remplir la tête d'un homme ; quant aux dames, que peuvent penser les dames de France d'un homme qui voyage pour la charrue ? -- 25 milles.

Le 24 juillet 1789

Gagné Isenheim par Colmar. Le pays est entièrement plat ; on a les Vosges tout près sur la droite, les montagnes de Souabe à gauche, et entre les deux on en voit paraître une chaîne dans l'éloignement, vers le sud. La grande nouvelle à la table d'hôte de Colmar était curieuse : la reine avait formé le complot, qu'elle était à la veille d'exécuter, de faire sauter l'Assemblée par une mine, et au même moment d'envoyer l'armée massacrer Paris tout entier. Un officier français qui se trouvait là se permit d'en douter, et fut à l'instant réduit au silence par le bavardage de ses adversaires. Un député l'avait écrit, ils avaient vu la lettre, il n'y avait pas d'hésitation. Sans me laisser intimider, je soutins que c'était une absurdité visible au premier coup d'oeil, rien qu'une invention pour rendre odieuses des personnes qui, à mon avis, le méritaient, mais non certes par de pareils moyens. L'ange Gabriel serait descendu tout exprès et se serait mis à table pour les dissuader, qu'il n'aurait pas ébranlé leur foi. C'est ainsi que cela se passe dans les révolutions : mille imbéciles se trouvent pour croire ce qu'écrit un coquin. -- 25 milles.

Le 23 juillet 1789

Journée agréable et tranquille, passée avec le comte de Larochefoucauld ; nous avons dîné en compagnie des officiers du régiment : le colonel est le comte de Loménie, neveu du cardinal actuel de ce nom. Soupé chez mon ami : il s'y trouvait un officier d'infanterie, Hollandais qui a beaucoup vécu dans les Indes Orientales et parle anglais. Ce jour m'a ravivé ; la compagnie de personnes instruites, libérales, bien élevées et communicatives, a été le remède à la sombre apathie des tables d'hôte.

Le 22 juillet 1789

Schelestadt. A Strasbourg et par tout le pays où j'ai passé, les femmes portent leurs cheveux relevés en toupet sur le sommet de la tête, et nattés derrière en natte circulaire de trois pouces d'épaisseur, très bien arrangés, pour prouver qu'elles n'y passent jamais le peigne. Je ne pus m'empêcher d'y voir le nidus de colonies vivantes, et elles n'approchaient pas de moi ( la beauté n'est pas leur fort ), qu'une démangeaison imaginaire ne me fît me gratter la tête. Dans ce pays tout est allemand, sitôt que vous sortez des villes ; les auberges ont de vastes salles communes, avec plusieurs tables toujours servies, où se mettent les différentes sociétés, riches comme pauvres. La cuisine aussi est allemande : on appelle schnitz [ On appelle schnitzen, sur les bords du Rhin, des fruits coupés et séchés au four ; on les mange avec du jambon fumé, en dialecte alsacien dürrfleisch -- ZIMMERMANN. ] un plat composé de lard et de poires à la poêle ; on dirait d'un mets de la table de Satan, mais je fus bien étonné en y goûtant de le trouver plus que passable. A Schelestadt, j'eus le plaisir de rencontrer le comte de Larochefoucauld, le régiment de Champagne, dont il est le second major, étant en garnison ici. On ne saurait avoir des attentions plus cordiales que les siennes, elles me rappelaient celles en nombre infini que j'avais reçues de sa famille ; il me mit en relations avec un bon fermier, qui me donna les renseignements dont j'avais besoin. -- 25 milles.

Le 21 juillet 1789

J'ai passé une partie de ma matinée au cabinet littéraire à lire dans les gazettes et les journaux les détails sur les affaires de Paris ; je me suis aussi entretenu, avec quelques personnes sensées et intelligentes, sur la révolution présente.

L'esprit de rébellion a éclaté dans diverses parties du royaume, partout la disette a préparé le peuple à toutes les violences : à Lyon, il y a eu d'aussi furieux mouvements qu'à Paris ; dans plusieurs autres villes, il en est de même ; le Dauphiné est en armes, la Bretagne ouvertement soulevée. On croit que la faim poussera les masses aux excès et qu'il en faut tout craindre, au moment où elles découvriront d'autres moyens de subsistance qu'un travail honnête. Voilà de quelle conséquence il est pour chaque pays, comme pour tous, d'avoir une saine législation sur les grains, législation assurant au cultivateur des prix assez élevés pour l'encourager à s'attacher à cette culture, et préservant par là le peuple des famines. Je suis fixé quant à Carlsruhe ; le margrave étant à Saw ( Spa ), je n'ai plus à m'en préoccuper. -- Le soir. -- J'ai assisté à une scène curieuse pour un étranger, mais terrible pour les Français qui y réfléchiront. En traversant la place de l'Hôtel-deVille, j'ai trouvé la foule qui en criblait les fenêtres de pierres, malgré la présence d'un piquet de cavalerie. La voyant à chaque minute plus nombreuse et plus hardie, je crus intéressant de rester pour voir où cela en viendrait, et grimpai sur le toit d'échoppes situées en face de l'édifice, objet de sa rage. C'était une place très commode. Voyant que la troupe ne répondait qu'en paroles, les perturbateurs prirent de l'audace et essayèrent de faire voler la porte en éclats avec des pinces en fer, tandis que d'autres appliquaient des échelles d'escalade. Après un quart d'heure, qui permit aux magistrats de s'enfuir par les portes de derrière, la populace enfonça tout et se précipita à l'intérieur comme un torrent, aux acclamations des spectateurs.

Dès ce moment, ce fut une pluie de fenêtres, de volets, de chaises, de tables, de sofas, de livres, de papiers, etc., etc., par toutes les ouvertures du palais, qui a de soixante-dix à quatre-vingts pieds de façade ; il s'ensuivit une autre de tuiles, de planches, de balcons, de pièces de charpente, enfin de tout ce qui peut s'enlever de force dans un bâtiment. Les troupes, tant à pied qu'à cheval, restèrent impassibles. D'abord. elles n'étaient pas assez nombreuses pour intervenir avec succès ; plus tard, quand elles furent renforcées, le mal était trop grand pour qu'on pût faire autre chose que garder les approches sans permettre à personne de s'avancer, mais en laissant se retirer ceux qui le voulaient avec leur butin [ On rejetait la faute sur le général Klinglin ( M. le baron de Klinglin, maréchal de camp du 1er mars 1780 ), qui n'avait pas voulu l'empêcher : son émigration semble le prouver. -- ZIMERMANN. ] On avait mis, en même temps, des gardes à toutes les issues des monuments publics. Pendant deux heures, je suivis les détails de cette scène en différents endroits, assez loin pour ne pas craindre les éclats de l'incendie, assez près pour voir écraser devant moi un beau garçon d'environ quatorze ans, en train de passer du butin à une femme, que son expression d'horreur me fait croire être sa mère. Je remarquai plusieurs soldats avec leurs cocardes blanches au milieu de la foule, qu'ils excitaient sous les yeux des officiers du détachement. Il y avait aussi des personnes si bien vêtues, que leur vue ne me causa pas peu de surprise. Les archives publiques furent entièrement détruites ; les rues environnantes étaient jonchées de papiers c'est une barbarie gratuite, car il s'ensuivra la ruine de bien des familles, qui n'ont rien de commun avec les magistrats.

Le 20 juillet 1789

Arrivé à Strasbourg, en traversant une des plus belles scènes de fertilité et de bonne culture que l'on puisse voir en France ; elle n'a de rivale que la Flandre, qui la surpasse cependant. Mon entrée à un moment critique pensa me faire casser le cou ; un détachement de cavalerie sonnant ses trompettes d'un côté, un autre d'infanterie battant ses tambours de l'autre, et les acclamations de la foule, effrayèrent tellement ma jument française, que j'eus peine à l'empêcher de fouler aux pieds Messieurs du tiers état. En arrivant à l'hôtel, j'ai appris les nouvelles intéressantes de la révolte de Paris : la réunion des gardes françaises au peuple, le peu de confiance qu'inspiraient les autres troupes, la prise de la Bastille, l'institution de la milice bourgeoise, en un mot le renversement complet de l'ancien gouvernement. Tout étant décidé à cette heure, le royaume entièrement aux mains de l'Assemblée, elle peut procéder comme elle l'entend à une nouvelle constitution ; ce sera un grand spectacle pour le monde à contempler dans ce siècle de lumières, que les représentants de vingt-cinq millions d'hommes, délibérant sur la formation d'un édifice de libertés comme l'Europe n'en connaît pas encore. Nous verrons maintenant s'ils copieront la constitution anglaise en la corrigeant, ou si, emportés par les théories, ils ne feront qu'une oeuvre de spéculation : dans le premier cas, leurs travaux seront un bienfait pour la France ; dans le second, ils la jetteront dans les désordres inextricables des guerres civiles, qui, pour se faire attendre, n'en viendront pas moins sûrement. On ne dit pas qu'ils s'éloignent de Versailles ; en y restant sous le contrôle d'une foule armée, il faudra qu'ils travaillent pour elle ; j'espère donc qu'ils se rendront dans quelque ville du centre, Tours, Blois ou Orléans, afin que leurs délibérations soient libres. Mais Paris propage son esprit de révolte, il est ici déjà : ces troupes qui ont manqué me jouer un si mauvais tour sont placées pour surveiller le peuple, que l'on soupçonne. On a déjà brisé les vitres de quelques magistrats peu aimés, et une grande foule est assemblée qui demande à grands cris la viande à 5 sols la livre. Il y a parmi eux un cri qui les mènent loin : Point d'impôts et vivent les états.» Visité M. Hermann, professeur d'histoire naturelle en cette université, pour lequel j'avais des lettres. Il a répondu à quelques-unes de mes questions, m'adressant pour les autres à M. Zimmer, qui, ayant pratiqué l'agriculture un peu de temps, s'y entendait assez pour donner de bons renseignements. -- Vu les édifices publics et traversé le Rhin pour entrer un peu en Allemagne ; mais rien ne marque que l'on change de pays ; l'Alsace est allemande ; c'est à la descente des montagnes que ce passage se fait. La cathédrale a un bel aspect extérieur ; le clocher, si remarquable par sa beauté, sa légèreté et son élévation ( c'est un des plus hauts de l'Europe ), domine une plaine riche et magnifique, au milieu de laquelle le Rhin, grâce à ses nombreuses îles, ressemble plutôt à une suite de lacs qu'à un fleuve. -- Monument du maréchal de Saxe, etc., etc. Je suis très embarrassé à cause de mon voyage à Carlsruhe, résidence du margrave de Bade : il y a longtemps que je m'étais promis de le faire, si jamais j'en venais à cent milles ; la réputation du margrave m'aurait fait désirer d'y aller. Il a établi dans une de ses grandes fermes M. Taylor de Bifrons en Kent, et les économistes dans leurs écrits parlent beaucoup d'une expérience entreprise selon leurs plans physiocratiques, qui, quelque absurdes qu'en fussent les principes, montrait beaucoup de mérite chez ce prince. M. Hermann m'a dit aussi qu'il a envoyé une personne en Espagne pour acheter des béliers afin d'améliorer la laine j'aurais souhaité que ce fût quelqu'un qui s'y entendît ce qu'il ne faut guère attendre d'un professeur de botanique. Ce botaniste est la seule personne que M. Hermann connaisse à Carlsruhe ; il ne peut, par suite, me donner de recommandation, et M. Taylor ayant quitté le pays, il me paraît impossible à moi, inconnu de tout le monde, de m'aventurer dans la résidence d'un prince souverain. -- 22 1/2 milles.

Le 19 juillet 1789

Saverne ( Alsace ). Le pays continue le même jusqu'à Phalsbourg, petite ville fortifiée sur les frontières. Les Alsaciennes portent toutes des chapeaux de paille aussi grands qu'en Angleterre ; ils abritent la figure et devraient abriter quelques jolies filles, mais je n'en ai pas encore vu une. Il y a, en sortant de Phalsbourg, des huttes misérables qui ont cependant et cheminées et fenêtres ; mais les habitants paraissent des plus pauvres. Depuis cette ville jusqu'à Saverne ce n'est qu'une montagne avec des futaies de chênes ; la descente est rapide, la route en zigzags. A Saverne je pus me croire vraiment en Allemagne : depuis deux jours le changement se faisait bien sentir ; mais ici, il n'y a pas une personne sur cent qui sache un mot de français. Les appartements sont chauffés par des poêles ; le fourneau de cuisine a trois ou quatre pieds de haut, plusieurs détails semblables montrent qu'on est chez un autre peuple. L'examen d'une carte de France et la lecture des historiens de Louis XIV ne m'avaient pas fait comprendre la conquête de l'Alsace comme le fit ce voyage. Franchir une haute chaîne de montagnes, entrer dans une plaine, qu'habite un peuple séparé des Français par ses idées, son langage, ses moeurs, ses préjugés, ses habitudes, cela me donna de l'injustice d'une telle politique une idée bien plus frappante que tout ce que j'avais lu, tant l'autorité des faits surpasse celle des paroles. -- 22 milles.

Le 18 juillet 1789

Héming. Pays sans intérêt. -- 28 milles.

Le 17 juillet 1789

Lunéville étant le séjour de M. Lazowski, père de mon excellent ami, que l'on avait prévenu de mon voyage, j'allai lui rendre visite. Il me reçut non seulement avec courtoisie, mais avec une façon hospitalière que je commençais à croire inconnue dans cette partie du royaume. J'avais été, depuis Mareuil, si déshabitué de ces attentions cordiales, qu'elles éveillèrent en moi une foule d'agréables sentiments. Mon hôte m'avait fait préparer un appartement ; il me fallut l'occuper, et il me fallut promettre de passer quelques jours en vivant avec la famille, à laquelle je fus présenté, particulièrement à M. l'abbé Lazowski, qui avec l'empressement le plus obligeant se chargea de me faire les honneurs du pays En attendant le dîner, nous visitâmes l'établissement des orphelins, qui est bien entendu et bien dirigé. Il faut une semblable institution à Lunéville, qui n'ayant pas d'industrie, se trouve, par conséquent, très pauvre. On m'assura que la moitié de la population, c'est-à-dire 10,000 personnes, se trouve dans le dénûment. La vie est à bon marché. Une cuisinière se paye deux, trois et quatre louis ; une femme de chambre sachant coiffer, trois ou quatre louis ; une femme à tout faire, un louis. On paye de seize à dix-sept louis de loyer pour une belle maison, neuf louis pour des appartements de quatre à cinq pièces ou cabinets. Après le dîner nous rendîmes visite à M. Vaux, dit Pomponne, ami intime de M. Lazowski ; là aussi la cordialité se joignit à la politesse pour me faire accueil. Il me pressa tellement de dîner chez lui le lendemain, que, n'eût été une indisposition qui m'a tenu tout le jour, j'aurais accepté rien que pour jouir de la conversation d'un homme de sens droit et d'esprit cultivé, qui, bien qu'avancé en âge, conserve de l'entrain et le talent de rendre sa société agréable pour tout le monde. La chaleur d'hier a été après quelques coups de tonnerre, suivie d'une nuit fraîche : sans le savoir, je me suis endormi avec les fenêtres ouvertes et j'ai pris froid, selon que m'en a averti une douleur générale dans les membres. Je me lie aussi vite et aussi aisément que qui que ce soit, grâce à mon habitude de voyager ; mais je n'aime pas à me mêler aux étrangers quand je me sens malade ; c'est ennuyant, on s'en attire trop d'égards, on cause trop de dérangements. Ceci me fit refuser les instances obligeantes de M.M. Lazowski et Pomponne et aussi d'une Américaine très jolie et d'agréable humeur que je rencontrai chez ce dernier. Son histoire est singulière, quoique fort naturelle. C'est une miss Blake, de New-York. Ce qui l'amena à la Dominique, je l'ignore, mais son teint ne souffrit pas du soleil des tropiques. Un officier français, M. Tibalier, lors de la conquête de l'île, la fit sa prisonnière, puis devint bientôt le sien, en tomba amoureux, l'épousa, ramena sa captive en France et l'établit à Lunéville, lieu de sa naissance. Le régiment dont il est major étant en garnison dans une province éloignée, elle se plaint de n'avoir pas vu son mari six mois dans deux ans. En voilà quatre qu'elle habite Lunéville, et la société de trois enfants l'a réconciliée avec une vie qui était toute nouvelle. M. Pomponne, qui, m'assura-t-elle, est le meilleur des hommes, reçoit tous les jours moins pour sa propre satisfaction que pour la distraire. Lui-même est, comme cet officier, un exemple d'affection pour sa ville natale ; attaché à la personne de Stanislas dans un emploi honorable, il a beaucoup vécu à Paris parmi les grands, dans la société intime des ministres ; mais l'amour du natale solum l'a ramené à Lunéville, où depuis longues années il vit aimé et respecté, au milieu d'une élégante bibliothèque dans laquelle les poètes ne sont pas oubliés, n'ayant pas lui-même peu de talent à traduire en vers fort agréables les sentiments qu'il éprouve. Quelques couplets de lui placés sous le portrait de ses amis sont coulants et bien tournés. J'aurais eu grand plaisir à rester quelques jours à Lunéville ; deux maisons m'y offraient une hospitalité cordiale et charmante ; mais le voyageur a ses misères : tantôt des contrariétés qui surviennent au moment du plaisir, tantôt un plan arrêté qui ne lui permet pas de se détourner de son sujet.

Le 16 juillet 1789

Toutes les maisons de Nancy ont des gouttières et des tuyaux en étain, ce qui rend la promenade dans les rues très commode et très agréable ; c'est aussi, au point de vue de la politique, une consommation utile. Nancy et Lunéville sont éclairées à l'anglaise, au lieu d'avoir, ces réverbères suspendus au milieu de la rue communs aux autres villes de France. Avant de terminer ce qui a rapport à mon séjour ici, je veux mettre le voyageur en garde contre l'hôtel d'Angleterre, à moins qu'il ne soit grand seigneur et n'ait d'argent à n'en savoir que faire. On me demanda 3 livres pour la chambre, autant pour un mauvais dîner ; le souper, se composant d'une pinte de vin et d'une assiette d'échaudés que je payais 10 sous à Metz, on me le compta 20 sous. Enfin, je fus si peu satisfait, que je transportai mes quartiers à l'hôtel des Halles, où à table d'hôte, en compagnie d'officiers de fort bonnes manières, j'avais pour 36 sous deux beaux services, un dessert et une bouteille de vin, chambre 20 sous. L'hôtel d'Angleterre, cependant, est supérieur comme apparence, c'est le premier de la ville. Arrivé le soir à Lunéville. Les environs de Nancy sont très jolis. -- 17 milles.

Le 15 juillet 1789

J'arrivais à Nancy avec de grandes espérances, car on me l'avait donnée comme la plus jolie ville de France. Je pense qu'après tout elle n'usurpe pas sa réputation en ce qui touche à la construction, à la direction et à la largeur des rues. Bordeaux est plus grandiose, Bayonne et Nantes plus animées ; mais il y a plus d'égalité à Nancy ; presque tout en est bien, et les édifices publics sont nombreux. La place Royale et le quartier qui y touche sont superbes. -- Des lettres de Paris ! tout est en désordre ! le ministère est changé, M. Necker a reçu le commandement de quitter le royaume sans bruit. L'effet sur le peuple de Nancy a été considérable. J'étais avec M. Willemet quand ses lettres arrivèrent, les curieux ne désemplissaient pas la maison ; tous s'accordèrent à regarder ces nouvelles comme fatales et devant occasionner de grands troubles. -- Quel en sera le résultat pour Nancy ? -- La réponse fut la même chez tous ceux à qui je fis cette question : Nous sommes de la province, il nous faut attendre pour voir ce que l'on fait à Paris ; mais il y a tout à craindre du peuple, parce que le pain est cher ; il est à moitié mort de faim, prêt par conséquent à se jeter dans tous les désordres. -- Tel est le sentiment général ; ils sont presque autant intéressés que Paris, mais ils n'osent pas bouger ; ils n'osent pas même se faire une opinion jusqu'à ce que Paris se soit prononcé ; de sorte que, s'il n'y avait pas dans les débats une multitude affamée, personne ne penserait à remuer. Ceci confirme ce que j'ai souvent noté, que le déficit n'eût pas produit de révolution sans le haut prix du pain. Cela ne montre-t-il pas l'importance infinie des grandes villes pour la liberté du genre humain ? Sans Paris, je doute que la révolution actuelle, qui se propage rapidement en France, eût jamais commencé. Ce n'est pas dans les villages de la Syrie ou du Diarbékir que le Grand Seigneur entend murmurer contre ses décrets, c'est à Constantinople qu'il se voit obligé à des ménagements et à de la prudence même dans le despotisme.

M. Willemet, professeur de botanique, me montra le jardin dont la condition trahit le manque d'argent. Il me présenta à M. Durival, qui a écrit sur la vigne, il me donna un des traités de ce monsieur, avec deux brochures composées par lui-même, sur des sujets de botanique. Il me conduisit aussi chez M. l'abbé Grand-père, amateur d'horticulture ; celui-ci, aussitôt qu'il sut que j'étais Anglais, se mit en tête le caprice de me présenter à une dame de mes compatriotes, à laquelle il louait la plus grande partie de sa maison. Je me révoltai en vain contre l'inconvenance de cette démarche ; l'abbé n'avait jamais voyagé, il croyait, que, s'il se trouvait aussi éloigné que moi de son pays ( les Français ne sont pas forts en géographie ), il se sentirait heureux de rencontrer un Français, de même cette dame devait éprouver les mêmes sentiments en voyant un Anglais dont elle n'avait jamais entendu parler. Il nous entraîna et n'eut de cesse qu'après être entré dans l'appartement, C'est à la douairière lady Douglas que je fus ainsi présenté, elle se montra assez bonne pour pardonner cette indiscrétion. Il n'y avait que peu de jours qu'elle était là, avec deux belles jeunes personnes, ses filles ; elle avait un superbe chien de Kamtchatka. Les nouvelles que ses amis de la ville venaient de lui communiquer l'affectaient beaucoup ; car elle se voyait selon toute apparence forcée à quitter le pays, le renvoi de M. Necker et la formation du nouveau ministère, devant occasionner d'assez terribles mouvements pour qu'une famille étrangère ; y trouvât des ennuis sinon des dangers. -- 18 milles.

Le 14 juillet 1789

Il y a un cabinet littéraire à Metz, dans le genre de celui que j'ai décrit à Nantes, mais sur une moins grande échelle ; tout le monde y est admis pour lire ou causer, moyennant 4 sous par jour. Je m'y rendis en hâte et trouvai les nouvelles de Paris fort intéressantes, tant celles que donnaient les journaux que d'autres que je tins d'un monsieur que j'y rencontrai. Versailles et Paris sont environnés de troupes : il y a déjà 35.000 hommes ; 20,000 sont en marche ; on rassemble un grand parc d'artillerie, et tout se prépare pour la guerre. Cette concentration a fait hausser le prix des vivres, et le peuple ne distingue pas aisément les achats pour le compte de l'armée de ceux qu'il croit faits pour le compte des accapareurs. Le désespoir s'empare de lui, aussi le désordre est extrême dans la capitale. Un monsieur, d'un jugement excellent, et très considéré, à en croire les égards qu'on avait pour lui, déplorait de la façon la plus touchante la situation de son pays dans un entretien que nous eûmes à ce sujet ; il considère la guerre civile comme inévitable. « Il n'y a pas à en douter, ajoutait-il, la cour, ne pouvant s'accorder avec l'Assemblée, voudra s'en débarrasser ; la banqueroute s'ensuivra, puis la guerre, et ce n'est qu'avec des flots de sang qu'on peut espérer établir une libre constitution : il faut cependant qu'elle s'établisse, car le vieux gouvernement est rivé à des abus désormais insupportables. Il convenait avec moi que les propositions de la séance royale, quoique loin d'être tout à fait satisfaisantes, pouvaient cependant servir de base à des négociations qui eussent assuré par degrés « tout ce que l'épée, même la plus triomphante, peut conquérir. La bourse est tout ; habilement tenue avec un gouvernement nécessiteux comme le nôtre, elle obtiendrait de lui tout ce que l'on souhaite. Quant à la guerre, Dieu sait ce qu'il en sortira ; son bonheur même peut nous ruiner : la France peut, aussi bien que l'Angleterre, nourrir un Cromwell dans son sein. »

Metz est la ville où j'ai vécu au meilleur marché sans exception. La table d'hôte est de 36 sous, y compris du bon vin à discrétion. Nous étions dix, et nous avions deux services et un dessert de dix plats chacun et abondamment fournis. Le souper est le même ; je le faisais chez moi avec une pinte de vin et un grand plat d'échaudés, pour 10 sous ; mon cheval me coûtait en foin et avoine, 25 sous ; mon logement rien ; le total de ma dépense journalière s'élevait à 71 sous, soit 2 sh. 11 1/2 d. ; en soupant à table d'hôte, c'eût été 97 sous, ou 4 sh. 1/2 d. Outre cela, une grande politesse et un bon service. C'était au Faisan. Pourquoi les hôtels où l'on vit à meilleur marché en France sont-ils les meilleurs ? -- De Metz à Pont-à-Mousson, route pittoresque. La Moselle, qui est une belle rivière, coule dans la vallée entre deux rangs de hautes collines. Non loin de Metz se trouvent les restes d'un ancien aqueduc faisant traverser la Moselle aux eaux d'une source ; les paysans se sont bâti des maisons sous les arches placées de ce côté. A Pont-à-Mousson, M. Pichon, subdélégué de l'intendant pour lequel j'avais des recommandations, me reçut fort honnêtement, satisfit à mes recherches, ce qu'il était, par sa position, plus à même de faire que qui que ce soit, et il me fit voir les choses intéressantes de la ville. Il y en a peu : l'Ecole militaire, pour les fils de gentilshommes sans fortune, et le couvent de Prémontré, dont la superbe bibliothèque a 107 pieds de long sur 25 de large. On me présenta à l'abbé, comme une personne ayant quelque connaissance de l'agriculture. -- 17 milles.

Le 13 juillet 1789

Quitté Mar-le-Tour ( Mars-la-Tour ) à 4 heures du matin ; le berger du village sonnait son cor, et rien n'était plus drôle que de voir chaque porte vomir ses moutons et ses porcs, quelquefois des chèvres ; le troupeau se grossissant à chaque pas. Moutons misérables et porcs à dos géométriques, formant de grands segments de très petits cercles. Il doit y avoir ici abondance de communaux ; mais, si j'en juge par les animaux, ils doivent être terriblement surchargés. -- Une des villes les plus fortes de France, on passe trois ponts-levis ; l'eau que l'on a à discrétion joue un aussi grand rôle que les ouvrages fortifiés. La garnison ordinaire est de 10,000 hommes, elle est plus faible maintenant. Visité M. de Payen, secrétaire de l'Académie des sciences ; il me demanda mon plan, que je lui expliquai ; puis il me remit à quatre heures après midi à l'Académie, où il y avait séance, en me promettant de me présenter à quelques personnes qui répondraient à mes questions. Je m'y trouvai : c'était une réunion hebdomadaire. M. Payen me présenta aux membres, et ils eurent la bonté de délibérer sur mes demandes et d'en résoudre plusieurs, avant de procéder à leurs affaires privées. Il est dit dans l'Almanach des Trois-Évechés, 1789, que cette Académie a l'agriculture pour but principal ; je feuilletai la liste des membres honoraires pour voir quels hommages elle avait rendus aux hommes de ce temps qui ont le plus servi cet art. Je trouvai un Anglais, Dom Cowley, de Londres. Quel peut être ce Dom Cowley ? -- Dîné à table d'hôte avec sept officiers, de la bouche desquels, dans un moment si décisif et quand la conversation est aussi libre que la presse, il n'est pas sorti une parole dont je donnerais un fêtu ; ils n'ont pas abordé de sujet plus important qu'un habit ou un petit chien. Avec eux il n'y a qu'absurdité et libertinage ; avec les marchands, un silence morne et stupide. Prenez tout en bloc, vous trouverez plus de bon sens en une demi-heure en Angleterre qu'en six mois en France. Le gouvernement ! Toujours, en tout, le gouvernement ! -- 15 milles.

Le 12 juillet 1789

En montant une côte à pied pour ma jument, je fus rejoint par une pauvre femme, qui se plaignit du pays et du temps ; je lui en demandai les raisons. Elle me dit que son mari n'avait qu'un coin de terre, une vache et un pauvre petit cheval : cependant il devait comme serf à un seigneur un franchard ( 42 lb. ) de froment et trois poulets, à un autre quatre franchards d'avoine, un poulet et un sou, puis venaient de lourdes tailles et autres impôts. Elle avait sept enfants, et le lait de la vache était tout employé à la soupe. -- Mais pourquoi, au lieu d'un cheval, ne pas nourrir une seconde vache ? -- Oh ! son mari ne pourrait pas rentrer si bien ses récoltes sans un cheval, et les ânes ne sont pas d'un usage commun dans le pays. On disait, à présent, qu'il y avait des riches qui voulaient faire quelque chose pour les malheureux de sa classe ; mais elle ne savait ni qui ni comment. Dieu nous vienne en aide, ajouta-t-elle, car les tailles et les droits nous écrasent... -- Même d'assez près on lui eût donné de 60 à 70 ans, tant elle était courbée et tant sa figure était ridée et endurcie par le travail ; elle me dit n'en avoir que 28. Un Anglais qui n'a pas quitté son pays ne peut se figurer l'apparence de la majeure partie des paysannes en France : elle annonce, à première vue, un travail dur et pénible ; je les crois plus laborieuses que les hommes, et la fatigue plus douloureuse encore de donner au monde une nouvelle génération d'esclaves venant s'y joindre, elles perdent, toute régularité de traits et tout caractère féminin. A quoi attribuerons-nous cette différence entre la basse classe des deux royaumes ? Au gouvernement. -- 23 milles.

Le 11 juillet 1789

Traversé les Islettes, ville ( je devrais dire amas de boue et de fumier ), avec un aspect nouveau qui semble, ainsi que la physionomie des gens, indiquer une terre non française. -- 25 milles.


Retour en haut