Le 20 août 1789

Mêmes montagnes imposantes jusqu'à Villeneuve-de-Berg. La route, pendant un demi-mille, passe au-dessous d'une immense masse de lave basaltiques, offrant différentes configurations et reposant sur des colonnes régulières ; au centre s'avance un grand promontoire. La hauteur, la forme, le caractère volcanique, pris par toute cette masse, présentent un spectacle magnifique aux yeux du vulgaire comme à ceux du savant. Au moment d'entrer à Aubenas, me trompant sur la route, qui n'est qu'à moitié finie, il me fallut tourner : c'était un terrain en pente et il y a rarement de parapets. Ma jument française a le malheur de reculer trop tout d'un coup, quand elle s'y met ; elle ne s'en fit pas faute en ce moment et nous fit rouler, la chaise de poste, elle et moi, dans le précipice ; la fortune voulut qu'en cet endroit la montagne offrît une sorte de plate-forme inférieure qui ne nous laissa tomber que d'environ 5 pieds. Je sautai de la voiture et tombai sans me faire de mal ; la chaise fut culbutée et la jument jetée sur le flanc et prise dans les harnais, ce qui la retint de tomber de soixante pieds de haut. Heureusement elle resta tranquille ; elle se serait débattue que la chute eût été imminente. J'appelai à mon aide quelques chaufourniers qui consentirent à grand'peine à se laisser diriger, en abandonnant chacun son plan particulier d'où il n'aurait pu résulter que du mal. Nous retirâmes d'abord la jument, puis la chaise fut relevée et la plus grande difficulté fut de ramener l'une et l'autre sur la route. C'est le plus grand risque que j'aie jamais couru. Quel pays pour s'y casser le cou ! Rester six semaines ou deux mois au Cheval blanc d'Aubenas, auberge qui serait le purgatoire d'un de mes pourceaux, seul, sans un parent, ni un ami, ni un domestique, au milieu de gens dont il n'y a pas un sur soixante qui parle français ! Grâces soient rendues à la bonne Providence qui m'en a préservé ! Quelle situation ! j'en frémis plus en y réfléchissant que je ne faisais en tombant dans le précipice. Je donnai aux sept hommes qui m'entouraient un petit écu de trois livres qu'ils refusèrent, pensant avec sincérité que c'était beaucoup trop. J'ai fait réparer mes harnais à Aubenas et visité, sans sortir de la ville, des moulins pour le dévidage de la soie qui sont considérables.

Villeneuve-de-Berg. -- J'ai été traqué immédiatement par la milice bourgeoise. Où est votre certificat ? Puis la difficulté ordinaire : qu'il ne contenait pas de signalement. Pas de papiers ? La chose était, disaient-ils, de grande importance, et chacun d'eux parlait comme s'il se fût agi d'un bâton de maréchal. Ils m'accablèrent de questions et finirent par me déclarer suspect, ne pouvant concevoir qu'un fermier de Suffolk vînt voyager dans le Vivarais. Avait-on jamais entendu parler de voyages entrepris par intérêt pour l'agriculture ? Il fallait emporter mon passe-port à l'Hôtel de ville, assembler le conseil permanent et mettre un homme de faction à ma porte. Je leur répondis qu'ils pouvaient faire ce que bon leur semblait, pourvu qu'ils ne m'empêchent pas de dîner, parce que j'avais faim ; ils se retirèrent. A peu près une demi-heure ensuite, un homme de bonne mine, croix de Saint-Louis, vint me faire quelques questions très polies et ne sembla pas conclure de mes réponses qu'il y eût en ce moment de conspiration très dangereuse entre Marie-Antoinette et A. Young. Il sortit en me disant qu'il espérait que je n'aurais à rencontrer aucune difficulté. Une autre demi-heure se passa et un soldat vint me prendre pour me conduire à l'Hôtel de ville, où le conseil était assemblé. On me posa de nombreuses questions, et j'entendis quelquefois s'étonner qu'un fermier anglais voyageât si loin pour observer l'agriculture, mais d'une manière convenable et bienveillante ; et quoique ce voyage parût aussi nouveau que celui de ce philosophe ancien qui faisait le tour du monde monté sur une vache et se nourrissant de son lait, on ne trouva rien d'invraisemblable dans mon récit, mon passe-port fut signé, on m'assura de tous les bons offices dont je pourrais avoir besoin, et ces messieurs me congédièrent en hommes bien élevés. Je leur contai la façon dont j'avais été traité à Thuytz, ils la condamnèrent fortement. Saisissant l'occasion, je leur demandai où se trouvait Pradel ( Pradelles ), terre d'Olivier de Serres, le fameux écrivain français sur l'agriculture du temps d'Henri IV. On me fit voir sur-le-champ par la fenêtre sa maison de ville, en ajoutant que Pradelles était à moins d'une demi-lieue. Comme c'était une des choses que j'avais notées avant de venir en France, je ne fus pas peu satisfait de ces renseignements. Pendant cet interrogatoire, le maire m'avait présenté à un monsieur qui avait fait une traduction de Sterne ; à mon retour à l'auberge je vis que c'était M. de Boissière, avocat général au parlement de Grenoble. Je ne voulus pas quitter cette ville sans connaître un peu une personne qui s'était distinguée plus d'une fois par sa connaissance de la littérature anglaise : j'écrivis donc un billet où je lui demandai la faveur de m'accorder un entretien avec un homme qui avait fait parler à notre inimitable auteur la langue du peuple qu'il aimait tant. M. de Boissière vint immédiatement, m'emmena chez lui, me présenta à sa femme et à quelques amis, et comme je montrais beaucoup d'intérêt pour ce qui avait rapport à Olivier de Serres, il me proposa une promenade à Pradelles. On croira aisément que cela entrait trop bien dans mes goûts pour refuser, et j'ai rarement passé de soirée plus agréable. Je contemplais la demeure de l'illustre père de l'agriculture française, de l'un des plus grands écrivains sur cette matière qui eussent alors paru dans le monde, avec cette vénération que ceux-là sentent seuls qui se sont adonnés à quelques recherches particulières et dont ils savourent en de tels moments les plus exquises jouissances. Je veux ici rendre honneur à sa mémoire, deux cents ans après ses efforts. C'était un excellent cultivateur et un excellent patriote, et Henri IV ne l'eût pas choisi comme l'agent principal de son grand projet de l'introduction de la culture des mûriers en France, sans sa renommée considérable, renommée gagnée à juste titre, puisque la postérité l'a confirmée. Il y a trop longtemps qu'il est mort pour se faire une idée précise de ce que devait être la ferme. La plus grande partie se trouve sur un sol calcaire ; il y a près du château un grand bois de chênes, beaucoup de vignes et des mûriers en abondance, dont quelques-uns sont assez vieux pour avoir été plantés de la main vénérable de l'homme de génie qui a rendu ce sol classique. Le domaine de Pradelles, dont le revenu est d'environ 5,000 livres ( 218 liv. st. 15 sh. ), appartient à présent au marquis de Mirabel, qui le tient de sa femme, descendante des de Serres. J'espère qu'on l'a exempté de taxes à tout jamais ; celui qui, dans ses écrits, a posé les fondements de l'amélioration d'un royaume, devrait laisser à sa postérité quelques marques de la gratitude de ses concitoyens. Quand on montra, comme on me l'a montrée, la ferme de Serres à l'évêque actuel de Sisteron, il remarqua que la nation devrait élever une statue à la mémoire de ce grand génie: le sentiment ne manque pas de mérite, quoiqu'il ne dépasse pas en banalité l'offre d'une prise de tabac ; mais si cet évêque a en main une ferme bien cultivée, il lui fait honneur. Soupé avec monsieur et madame de Boissière, etc., et joui d'une agréable conversation. -- 21 milles.

Le 19 août 1789

Les forêts de pins sont très grandes près de Thuytz ( Thueyts ) ; il y a des scieries, une roue d'engrenage qui, poussant les pièces de bois, dispense d'employer un homme à cette besogne ; c'est un grand progrès sur ce qui se fait aux Pyrénées. Passé près d'une magnifique route neuve sur le versant d'immenses montagnes de granit, des châtaigniers se voient partout, étendant une verdure luxuriante sur des roches nues où il n'y a pas de terre. On sait que ce bel arbre aime les sols volcaniques ; il y en a de remarquables, j'en mesurai un de quinze pieds de circonférence à cinq pieds du sol ; beaucoup ont de neuf à dix pieds, avec une hauteur de cinquante à soixante pieds. A Maisse ( Mayres ), la belle route fait place à une autre route presque naturelle, qui traverse le rocher pendant quelques milles ; mais elle reprend environ 1/2 mille avant Thuytz ; elle égale tout ce que l'on peut voir. Formée de matériaux volcaniques, elle a quarante pieds de largeur, sans un caillou ; c'est une surface de niveau cimentée par la nature. On m'assura qu'un espace de 1,800 toises, soit 2 milles 1/2, avait coûté 180,000 liv. ( 8,250 liv. ). Elle conduit, comme d'habitude, à une misérable auberge, mais l'écurie est large, et sous tous les rapports, l'établissement de M. Grenadier surpasse celui des demoiselles Pichot. Les mûriers font ici leur apparition, et avec eux les mouches ; c'est le premier jour où je m'en sois trouvé incommodé. A Thuytz, je me proposais de passer un jour pour aller à quatre milles de là visiter la Montagne de la Coup au Colet d'Aiza, [ Montagne de la Coste, au Coulet d'Ayzac ( carte de Cassini ). ] dont M. Faujas de Saint-Fond a donné une vue remarquable dans ses Recherches sur les volcans éteints. Je commençai mes dispositions en me procurant un guide et une mule pour le lendemain. A l'heure du dîner, le guide et sa femme vinrent me trouver et semblèrent désapprouver mes projets par les difficultés qu'ils élevaient à chaque moment ; comme je les avais questionnés sur le prix des vivres et d'autres choses, je suppose qu'ils me regardaient comme suspect, et me crurent de mauvaises intentions. Je tins bon cependant ; on me dit alors qu'il fallait prendre deux mules. « Très bien, ayez-en deux ! » Ils revinrent ; il n'y avait pas d'homme pour conduire ; à cela venaient s'ajouter de nouvelles expressions de surprise sur mon désir de voir des montagnes qui ne me regardaient en rien. Enfin, après avoir fait des difficultés à tout ce que je disais, ils me déclarèrent tout uniment que je n'aurais ni mule ni guide, et d'un air à ne me laisser aucun espoir. Environ une heure après, vint un messager très poli du marquis de Deblou, seigneur de la paroisse, qui, ayant su qu'il y avait à l'auberge un Anglais très désireux de visiter les volcans, me proposait de faire une promenade avec moi. J'acceptai son offre avec empressement, et prenant sur-le-champ la direction de sa demeure, je le rencontrai en chemin. Je lui expliquai mes motifs et les difficultés que j'avais rencontrées ; il me dit alors que mes questions avaient inspiré les soupçons les plus absurdes aux gens du pays, et que les temps étaient si critiques, qu'il me conseillait de m'abstenir de toute excursion hors de la grande route à moins qu'on ne montrât de l'empressement à me satisfaire en cela. Dans un autre moment, il eût été heureux de me conduire lui-même ; mais à présent, on ne saurait avoir trop de prudence. Impossible de résister à de telles raisons ; mais quelle mortification de laisser sans les voir les traces volcaniques les plus curieuses du pays ! car dans le dessin de M. de Saint-Fond, les contours du cratère sont aussi distincts que si la lave coulait encore. Le marquis me montra alors son jardin et son château, au milieu des montagnes ; derrière se trouve celle de Gravenne, volcan éteint selon toutes probabilités quoique le cratère soit difficile à distinguer. En causant avec lui et un autre monsieur sur l'agriculture, et particulièrement sur le produit des mûriers, ils me citèrent une petite pièce de terre qui, par la soie seule, donnait chaque année 120 liv. ( 5 liv. st. 5 s. ); comme elle était près du chemin, nous y entrâmes. Sa petitesse me frappa comparée à son produit ; je la parcourus pour voir ce qu'elle contenait, et j'en pris note dans mon portefeuille. Peu après, à la brune, je pris congé de ces messieurs et rentrai à l'auberge. Mes actions avaient eu plus de témoins que je n'imaginais, car à onze heures, une bonne heure après que je m'étais endormi, un piquet de vingt hommes de la milice bourgeoise, armés de fusils, d'épées, de sabres et de piques, entra dans ma chambre et entoura mon lit selon les ordres du chef, qui me demanda mon passe port mais qui ne parlait pas anglais. Il s'ensuivit un dialogue trop long pour être rapporté ; je dus donner mon passeport, puis, cela ne leur suffisant pas, mes papiers. On me déclara que j'étais sûrement de la conspiration tramée par la reine, le comte d'Artois et le comte d'Entragues ( grand propriétaire ici ), et qu'ils m'avaient envoyé comme arpenteur pour mesurer leurs champs, afin d'en doubler les taxes. Ce qui me sauva fut que mes papiers étaient en anglais. Ils s'étaient mis en tête que ce nom était pour moi un déguisement, car ils parlent un tel jargon, qu'ils ne pouvaient s'apercevoir à mon accent que j'étais étranger. Ne trouvant ni cartes, ni plans, ni rien que leur imagination pût convertir en cadastre de leur paroisse, cela leur fit une impression dont je ne jugeai qu'à leurs manières, car ils ne s'entretenaient qu'en patois. Voyant cependant qu'ils hésitaient encore, et que le nom du comte d'Entragues revenait souvent sur leurs lèvres, j'ouvris un paquet de lettres scellées, en disant : « Voici, Messieurs, mes lettres de recommandation pour différentes villes de France et d'Italie, ouvrez celle qu'il vous plaira, et vous verrez, car elles sont écrites en français, que je suis un honnête fermier d'Angleterre, et non pas le scélérat que vous vous êtes imaginé. » Là-dessus, nouveau débat qui se termina en ma faveur, ils refusèrent d'ouvrir mes lettres, et se préparèrent à me quitter. Mes questions si nombreuses sur les terres, mon examen détaillé d'un champ après que j'avais prétendu n'être venu que pour les volcans, tout cela avait élevé des soupçons qui, me firent-ils remarquer, étaient très naturels lorsque l'on savait à n'en pouvoir douter que la reine, le comte d'Artois et le comte d'Entragues conspiraient contre le Vivarais. A ma grande satisfaction, ils me souhaitèrent une bonne nuit et me laissèrent aux prises avec les punaises qui fourmillaient dans mon lit comme des mouches dans un pot de miel. Je l'échappai belle, c'eût été une position délicate d'être jeté dans quelque prison commune, ou au moins gardé à mes frais jusqu'à ce qu'un courrier envoyé à Paris apportât des ordres, moi payant les violons. -- 20 milles.

Le 18 août 1789

En sortant du Puy, la montagne que l'on monte pour aller à Costerous, pendant quatre ou cinq milles, offre une vue de la ville bien plus pittoresque que celle de Clermont. La montagne avec sa ville conique, couronnée par son grand rocher et ceux de Saint-Michel et de Polignac, forme un tableau singulier. La route est superbe, toute en lave et en pouzzolane. Les pentes qui y touchent semblent se transformer en prismes basaltiques pentagones et hexagones ; les pierres servant de bornes sont des fragments de colonnes basaltiques. Pradelles, auberge tenue par les trois soeurs Pichot, une des plus mauvaises de France. Étroitesse, misère, saleté et ténèbres. -- 20 milles.

Le 17 août 1789

Les 15 milles de Fix au Puy en Velay sont du dernier merveilleux. La nature, pour enfanter ce pays tel que nous le voyons, a procédé par des moyens difficiles à retrouver autre part. L'aspect général rappelle l'Océan furieux. Les montagnes s'entassent dans une variété infinie, non pas sombres et désolées comme dans d'autres pays, mais couvertes jusqu'au sommet d'une culture faible à la vérité. De beaux vallons réjouissent l'oeil de leur verdure ; vers le Puy, le tableau devient plus pittoresque par l'apparition de rochers les plus extraordinaires que l'on puisse voir nulle part.

Le château de Polignac, d'où le duc de ce nom prend son titre, s'élève sur l'un d'eux, masse énorme et hardie, de forme presque cubique, qui se dresse perpendiculairement au-dessus de la petite ville rassemblée à ses pieds. La famille de Polignac prétend à une origine très antique ; ses prétentions remontent à Hector ou Achille, je ne sais plus lequel ; mais je n'ai trouvé personne en France qui consentît à lui donner au delà du premier rang de la noblesse, auquel elle a assurément des droits. Il n'est peut-être pas de château ni mieux fait que celui-ci pour donner à une famille un orgueil local ; il n'est personne qui ne sentît une certaine vanité de voir son nom attaché depuis les temps les plus anciens à un rocher si extraordinaire ; mais si je joignais sa possession au nom, je ne le vendrais pas pour une province. L'édifice est si vieux, sa situation si romantique, que les âges féodaux vous reviennent à l'imagination par une sorte d'enchantement ; vous y reconnaissez la résidence d'un baron souverain, qui à une époque plus éloignée et plus respectable, quoique également barbare, fut le généreux défenseur de sa patrie contre l'invasion et la tyrannie de Rome. Toujours, depuis les révolutions de la nature qui l'ont vu surgir, cette masse a été choisie comme une forteresse.

Nos sentiments ne sont pas aussi flattés de donner notre nom à un château que rien ne distingue au milieu d'une belle plaine par exemple ; les antiques souvenirs des familles remontent à un âge de profonde barbarie où la guerre civile et l'invasion emportaient les habitants du plat pays. Les Bretons des plaines d'Angleterre se virent chassés jusqu'en Bretagne ; mais, retranchés derrière les montagnes du pays de Galles, ils y ont persisté jusqu'à aujourd'hui. A environ une portée de fusil de Polignac, il y a un autre rocher aussi remarquable, quoique moins grand. Dans la ville du Puy il s'en trouve un autre assez élevé et un second remarquable par sa forme de tour, sur lequel est bâtie l'église Saint Michel. Le gypse et la chaux abondent, les prairies recouvrent de la lave ; tout, en un mot, est le produit du feu ou a subi son action, Le Puy, jour de foire, table d'hôte, ignorance habituelle. Plusieurs cafés, dont quelques-uns considérables, mais pas de journaux. --15 milles.

Le 16 août 1789

En route de bonne heure pour éviter la chaleur dont je m'étais senti légèrement incommodé ; arrivé, à Fix. Traversé la rivière sur un bac, tout près d'un pont en construction, et monté graduellement dans un district d'origine volcanique où tout a été bouleversé par le feu. A la descente près de Chomet ( la Chaumette ), on remarque, à côté du chemin à droite, un amas de colonnes basaltiques ; ce sont de petits prismes hexagones très réguliers ; à gauche, dans la plaine, s'élève Poulaget ( Paulhaguet ). Fait halte à Saint-Georges, où je me procurai un guide et des mules pour visiter la chaussée basaltique de Chilliac ( Chilhac ), qui ne vaut certes pas qu'on se dérange. A Fix, j'ai vu un beau champ de trèfle, spectacle qui n'avait pas réjoui mes yeux, je crois, depuis l'Alsace. Je demandai à qui il appartenait : à M. Coffier, docteur en médecine. J'entrai chez lui pour obtenir quelques renseignements qu'il me donna très courtoisement en me permettant de parcourir presque toute sa ferme. Il me fit présent d'une bouteille de vin mousseux fait en Auvergne. Je lui demandai le moyen de visiter les mines d'antimoine à quatre heures d'ici ; mais il me dit que l'on était si enragé dans les environs et qu'il y avait eu dernièrement de si grands excès, qu'il me conseillait d'abandonner ce projet. A en juger par le climat et par les bois de pin, l'altitude doit être assez grande ici. Depuis trois jours je fondais de chaleur ; aujourd'hui, quoique le soleil soit brillant, je suis aussi à mon aise qu'un jour d'été en Angleterre. Il ne fait jamais plus chaud, mais on se plaint de l'intensité du froid de l'hiver ; l'année passée, il y a eu seize pouces de neige. L'empreinte des volcans est marquée partout ; les édifices et les murs de clôture sont en lave, les chemins formés de lave, de pouzzolane et de basalte : partout on remarque I'action du feu souterrain. Il faut cependant faire des réflexions pour s'apercevoir de la fertilité du sol. Les récoltes n'ont rien d'extraordinaire ; quelques-unes même sont mauvaises, mais aussi il faut considérer la hauteur. Nulle part je n'ai vu de cultures à cette altitude ; le blé vient sur des sommets de montagnes où l'on ne chercherait que des rochers, du bois ou de la bruyère ( erica vulgaris ). -- 42 milles.

Le 15 août 1789

Jusqu'à Brioude, la campagne offre toujours le même intérêt. Le sommet de chacune des montagnes d'Auvergne est couronné d'un vieux château, d'un village ou d'une ville. Pour aller à Lampde ( Lempdes ), traversé la rivière sur un grand pont d'une seule arche. Là j'ai rendu visite à M. Greyffier de Talairat, avocat et subdélégué, pour lequel j'avais une recommandation ; il a eu la bonté de répondre avec soin à toutes mes demandes sur l'agriculture des environs. Il s'enquit beaucoup de lord Bristol, et apprit avec plaisir que je venais de la même province. Nous bûmes à la santé de ce seigneur avec du vin blanc très fort, très goûté par lui et conservé depuis quatre ans au soleil. -- 18 milles.

Le 14 août 1789

Issoire. Le pays est rendu pittoresque par la quantité de montagnes coniques qui s'élèvent de tous les côtés. Quelques-unes sont couronnées de villes, sur d'autres s'élèvent des forteresses romaines ; l'idée que tout cela est le produit d'un feu souterrain, quoique remontant à des âges bien trop éloignés pour qu'il en reste aucun témoignage que l'oeuvre elle-même, cette idée tient constamment l'attention en éveil. M. de l'Arbre m'a donné une lettre pour M. de Brès, docteur en médecine à Issoire ; je trouvai celui-ci au milieu de ses concitoyens réunis à l'Hôtel de ville, pour entendre la lecture d'un journal. Il me conduisit au fond de la salle et me fit asseoir près de lui : le sujet de la lecture était la suppression des ordres monastiques et la conversion des dîmes. Je remarquai que les auditeurs, parmi lesquels il y en avait de la plus basse classe, étaient très attentifs ; tous paraissaient approuver ce qu'on avait dit des dîmes et des moines. M. de Brès, qui est un homme de grand sens, m'emmena à sa ferme, à demi-lieue de la ville, sur un terrain d'une richesse admirable ; comme toutes les autres fermes, celle-ci est aux mains d'un métayer. Soupé ensuite chez lui en bonne compagnie ; la discussion politique a été fort animée. On parlait des nouvelles du jour, on semblait disposé à approuver chaleureusement les dernières mesures ; je soutins que l'assemblée ne suivait aucun plan régulier ; elle avait la rage de la destruction sans le goût qui fait édifier de nouveau : si elle continuait ainsi, détruisant tout et n'établissant rien, elle jetterait à la fin le royaume dans une telle confusion, qu'elle-même n'aurait plus assez de pouvoir pour ramener l'ordre et la paix ; on serait sur le bord de l'abîme, ou de la banqueroute, ou de la guerre civile.

-- Je hasardai mon avis que, sans une chambre haute, il ne peut y avoir de constitution solide et durable. Ce point fut très débattu, mais c'était assez pour moi que la discussion fût possible, et que de six ou sept messieurs il s'en trouvât deux pour adopter un système si peu au goût du jour que le mien. -- 17 milles.

Le 13 août 1789

Royat, près de Clermont. Dans les montagnes volcaniques qui l'entourent et qui ont tant occupé les esprits ces années passées, il y a des sources que les physiciens représentent comme les plus belles et les plus abondantes de France ; on ajoutait que les irrigations environnantes méritaient qu'on les visitât ; cela m'engagea à prendre un guide. Quand la renommée parle de choses que ne connaissent pas ceux qui la répandent, on est sûr de la trouver exagérée : les irrigations se réduisent à une pente de montagne convertie par l'eau en prairie passable, mais à la grosse et sans entente de l'affaire. Celles de la vallée, entre Riom et Montferrand, sont bien au-dessus. Les sources sont abondantes et curieuses : elles sortent, ou plutôt jaillissent en sortant des rochers en quatre ou cinq courants dont chacun peut faire tourner un moulin ; c'est dans une caverne, un peu plus bas que le village, qu'elles se trouvent. Il y en a beaucoup d'autres une demi-lieue plus haut ; au fait, elles sont si nombreuses qu'il n'y a pas de rocher qui en soit dépourvu. Je m'aperçus au village que mon guide ne connaissait pas du tout le pays, je pris donc une femme pour m'indiquer les sources d'en haut : à notre retour elle fut arrêtée par un soldat de la garde bourgeoise ( car ce misérable village, lui-même, a sa milice nationale ), pour s'être faite, sans permission, le guide d'un étranger. On la conduisit à un monceau de pierres, appelé le château : quant à moi, on me dit qu'on n'avait que faire de moi ; cette femme seulement devait recevoir une leçon qui lui enseignât la prudence à l'avenir. Comme la pauvre diablesse se trouvait dans l'embarras à cause de ma personne, je me décidai sur-le-champ à la suivre pour la faire relâcher, en attestant son innocence. Toute la populace du village nous accompagna, ainsi que les enfants de cette femme, qui pleuraient de crainte que leur mère ne fût emprisonnée. Arrivés au château, on nous fit attendre un peu, puis on nous introduisit dans la salle où se tenait le conseil municipal. On entendit l'accusation : tous furent d'accord que, dans des temps aussi dangereux, lorsque tout le monde savait qu'une personne du rang et du pouvoir de la reine conspirait contre la France, de façon à causer les plus vives alarmes, c'était pour une femme un très grand crime de se faire le guide d'un étranger, surtout un étranger qui avait pris tant de renseignements suspects : elle devait aller en prison. J'assurai qu'elle était complètement innocente, car il était impossible de lui prêter aucun mauvais dessein. J'avais vu les sources inférieures : désireux de visiter les autres je cherchais un guide, elle s'était offerte, elle ne pouvait avoir d'autre espérance que de rapporter quelques sols pour sa pauvre famille. Ce fut alors sur moi que tombèrent les interrogations. Puisque mon but n'était que de voir les sources, pourquoi cette multitude de questions sur le prix, la valeur et le revenu des terres ? Qu'est-ce que cela avait à faire avec les sources et les volcans ? Je leur répondis que ma position de cultivateur en Angleterre me faisait prendre à ces choses un intérêt personnel ; que s'ils voulaient envoyer prendre des informations à Clermont, ils pourraient trouver des personnes respectables qui leur attesteraient la vérité de ce que j'avançais. J'espérais que l'indiscrétion de cette femme ( je ne pouvais l'appeler une faute ) étant la première qu'elle ait commise, on la renverrait purement et simplement. On me le refusa d'abord, pour me l'accorder ensuite, sur ma déclaration que si on la menait en prison, je l'y suivrais en rendant la municipalité responsable. Elle fut renvoyée après une réprimande, et je repris mon chemin sans m'étonner de l'ignorance de ces gens, qui leur fait voir la reine conspirant contre leurs rochers et leurs sources ; il y a longtemps que je suis blasé sur ce chapitre-là. Je vis mon premier guide au milieu de la foule qui l'avait accablé d'autant de questions sur moi que je lui en avais posé sur les récoltes. Deux opinions se balançaient : la première, que j'étais un commissaire, venu pour évaluer les ravages faits par la grêle ; l'autre, que la reine m'avait chargé de faire miner la ville pour la faire sauter, puis d'envoyer aux galères tous les habitants qui en réchapperaient. Le soin que l'on a pris de noircir la réputation de cette princesse aux yeux du peuple est quelque chose d'incroyable, et il n'y a si grossières absurdités, ni impossibilités si flagrantes qui ne soient reçues partout sans hésitation. -- Le soir, théâtre. On donnait l'Optimiste : bonne troupe. Avant de quitter Clermont, je noterai qu'il m'est arrivé de dîner ou souper cinq fois à table d'hôte en compagnie de vingt à trente personnes, marchands, négociants, officiers, etc., etc. Je ne saurais rendre l'insignifiance, le vide de la conversation. A peine un mot de politique, lorsqu'on ne devrait penser à autre chose. L'ignorance ou l'apathie de ces gens doit être inimaginable ; il ne se passe pas de semaine dans ce pays qui n'abonde d'événements qui seraient discutés et analysés en Angleterre par les charpentiers et les forgerons. L'abolition des dîmes, la destruction des gabelles, le gibier devenu une propriété, les droits féodaux anéantis, autant de choses françaises, qui, traduites en anglais six jours après leur accomplissement, deviennent, ainsi que leurs conséquences, leurs modifications, leurs combinaisons, le sujet de dissertations pour les épiciers, les marchands de chandelles, les marchands d'étoffes et les cordonniers de toutes nos villes ; cependant les Français eux-mêmes ne les jugent pas dignes de leur conversation, si ce n'est en petit comité. Pourquoi ? parce que le bavardage privé n'exige pas de connaissances. Il en faut pour parler en public, et c'est pourquoi ils se taisent : je le suppose au moins, car la vraie solution est hérissée de mille difficultés. Cependant, combien de gens et de sujets dans lesquels la volubilité ne provient que de l'ignorance ? Enfin, que l'on s'explique le fait comme on voudra, pour moi il est constant et n'admet pas le moindre doute.

Le 12 août 1789

Clermont ne mérite qu'en partie les reproches que j'ai adressés à Moulins et à Besançon ; il y a une salle à lecture chez M. Bovares ( Beauvert ), libraire ; j'y trouvai plusieurs journaux et écrits périodiques ; mais ce fut en vain que j'en demandai au café ; on me dit cependant que les gens sont grands amateurs de politique et attendent avec impatience l'arrivée de chaque courrier. La conséquence est qu'il n'y a pas eu de troubles ; ce sont les ignorants qui font le mal. La grande nouvelle arrivée à l'instant de Paris de la complète abolition des dîmes, des droits féodaux, de chasse, de garenne, de colombier, etc., etc., a été reçue avec la joie la plus enthousiaste par la grande masse du peuple, et en général par tous ceux que cela ne blesse pas directement. Quelques-uns même, parmi ces derniers, approuvent hautement cette déclaration ; mais j'ai beaucoup causé avec deux ou trois personnages de grand sens qui se plaignent amèrement de la grossière injustice et de la dureté de ces déclarations, qui ne produisent pas leur effet au moment même. M. l'abbé Arbre, auquel j'étais recommandé par M. de Brousonnet, eut non seulement la bonté de me communiquer les renseignements d'histoire naturelle qu'il avait recueillis lui-même dans les environs de Clermont, mais aussi il me fit connaître M. Chabrol, amateur très ardent de l'agriculture, qui me mit au courant de tout ce qui y touchait avec le plus grand empressement.

Le 11 août 1789

Arrivé de bonne heure à Riom, en Auvergne. Près de cette ville, le pays devient pittoresque ; une belle vallée bien boisée s'étend sur la gauche, entourée de tous côtés par les montagnes, dont la chaîne de droite présente des lignes hardies. Une partie de Riom est jolie ; la ville tout entière est bâtie en lave tirée des carrières de Volvic, point excessivement intéressant pour le naturaliste. La plaine que j'ai traversée pour arriver à Clermont est le commencement de la fameuse Limagne d'Auvergne, qui passe pour la province la plus fertile de France : c'est une erreur, j'ai vu des terres plus riches, soit dans les Flandres, soit en Normandie. Elle est aussi unie que la surface d'un lac au repos ; les montagnes sont toutes volcaniques, et, par suite, de formes très pittoresques. Vu en passant à Montferrand et à Clermont des irrigations qui frapperont le regard de tout agriculteur. Riom, Montferrand et Clermont sont toutes les trois bâties sur le sommet de rochers. Clermont, au centre d'une contrée excessivement curieuse, entièrement volcanique, est bâti et pavé en lave ; c'est, dans certaines de ses parties, un des endroits les plus mal bâtis, les plus sales et les plus puants que j'aie rencontrés sur mon chemin. Il y a des rues qui, pour la couleur, la saleté et la mauvaise odeur, ne peuvent se comparer qu'à des tranchées dans un tas de fumier. L'infection qui corrompt l'air dans ces ruelles remplies d'ordures, quand la brise des montagnes n'y souffle pas, me faisait envier les nerfs des braves gens qui, pour ce qui m'en parut, s'en trouvent bien. C'est la foire ; la ville est pleine, la table d'hôte également. -- 25 milles.

Le 10 août 1789

Quitté Moulins, où les propriétés à vendre et les projets de fermage avaient chassé de mon souvenir Maria et le peuplier, ne laissant pas même de place pour le tombeau de Montmorency. Après avoir payé une note extravagante pour les murs de boue, les tentures de toiles d'araignées et les odieuses senteurs du Lion-d'Or, je tournai la tête de ma jument vers Chateauneuf, sur la route d'Auvergne. Le fleuve donne de l'agrément au paysage. Je trouvai l'auberge pleine de bruit et d'activité. Monseigneur l'évêque était venu pour la Saint-Laurent, fête de la paroisse ; comme je demandais la commodité, on me pria de faire un tour dans le jardin. Ceci m'est arrivé deux ou trois fois en France. Je ne les soupçonnais pas, auparavant, d'être aussi bons cultivateurs ; je suis peu fait pour dispenser cette sorte de fertilité mais Monseigneur et trente prêtres bien gras doivent sans doute, après un dîner qui a demandé les talents réunis de tous les cuisiniers du voisinage, contribuer amplement à la prospérité des oignons et des laitues de M. le maître de poste. Saint-Poncin ( Saint-Pourçain ). -- 30 milles.

Le 7 août 1789

Moulins paraît être une pauvre ville, mal bâtie. Je descendis à la Belle-Image, mais je m'y trouvai si mal que je changeai pour le Lion-d'Or qui est encore pire. Cette capitale du Bourbonnais, située sur la grande route d'Italie, n'a pas une auberge comparable à celle du petit village de Chavannes. Pour lire le journal j'allai au café de madame Bourgeau, le meilleur de la ville ; j'y trouvai vingt tables pour les réunions ; quant au journal, j'aurais pu tout aussi bien demander un éléphant. Quel trait de retard, d'ignorance, d'apathie et de misère chez une nation ! Ne pas trouver dans la capitale d'une grande province, la résidence d'un intendant, et au moment où une assemblée nationale vote une révolution, un papier qui dise au peuple si c'est Lafayette, Mirabeau ou Louis XVI qui est sur le trône ! Assez de monde pour occuper vingt tables et assez peu de curiosité pour soutenir une feuille ! Quelle impudence et quelle folie ! Folie de la part des habitués, qui n'insistent pas pour avoir au moins une douzaine de journaux ; impudence de la maîtresse de maison qui ose ne pas les avoir. Un tel peuple eût-il jamais fait une révolution, fût-il jamais devenu libre ? Jamais, pour des milliers de siècles. C'est le peuple éclairé de Paris, au milieu des brochures et des publications, qui a tout fait. Je demandai pourquoi on n'avait pas de journaux. « Ils sont trop chers, » me répondit-elle, en me prenant vingt-quatre sous pour une tasse de café au lait et un morceau de beurre de la grosseur d'une noix. « C'est grand dommage qu'une bande de brigands ne campe pas dans votre établissement, madame. » Parmi les lettres que j'ai dues à M. de Broussonnet, peu m'ont été aussi utiles que celle qui m'adressait à M. l'abbé de Barut, principal du collège de Moulins. Il se pénétra vivement de l'objet de mon voyage et fit toutes les démarches possibles pour me satisfaire. Nous allâmes d'abord chez M. le comte de Grimau, lieutenant général du bailliage et directeur de la Société d'agriculture de Moulins, qui voulut nous garder à dîner. Il paraît avoir une fortune considérable, du savoir, et son accueil est très bienveillant. On parla de l'état du Bourbonnais ; il me dit que les terres étaient plutôt données que vendues, et que les métayers sont trop pauvres pour bien cultiver. Je suggérai quelques-uns des modes à suivre pour y remédier ; mais c'est perdre son temps d'en parler en France. Après le dîner, M. de Grimau m'emmena à sa maison de campagne, tout près de la ville ; elle est bien située et domine la vallée de l'Allier. -- Des lettres de Paris : elles ne contiennent rien que des récits certainement effrayants sur les excès qui se commettent par tout le royaume, et particulièrement dans la capitale et sa banlieue. Le retour de M. Necker, qu'on croyait devoir tout calmer, n'a produit aucun effet.

On remarque dans l'Assemblée nationale un parti violent dont l'intention arrêtée est de tout pousser à l'extrême, des hommes qui ne doivent leur position qu'aux violences de l'époque, leur importance qu'à la confusion des choses ; ils feront tout pour empêcher un accord qui leur donnerait le coup mortel : élevés par l'orage, le calme les engloutirait. Parmi les personnes auxquelles me présenta M. l'abbé de Barut se trouve M. de Gouttes, chef d'escadre. Pris par l'amiral Boscawen à Louisbourg en 1758, il fut emmené en Angleterre, où il étudia notre langue dont il lui reste encore quelque souvenir. J'avais dit à M. l'abbé qu'une personne riche de mon pays m'avait chargé de chercher une bonne acquisition en terres : sachant l'intention du marquis de vendre un de ses domaines, il lui en parla. Celui-ci me fit alors une telle description de ce bien, que, quoique je fusse à court de temps, je ne crus pas perdre une journée en l'allant voir, d'autant plus qu'il n'y a que 8 milles de Moulins, et que le marquis devait venir me prendre en voiture. A l'heure dite, nous partions, en compagnie de M. l'abbé Barut, pour le château de Riaux, situé au milieu des terres que l'on m'offrit à des conditions telles, que jamais je ne fus plus tenté de faire une spéculation. C'était bien moi que cela regardait ; car je n'ai pas le moindre doute que la personne qui m'avait donné cette commission, comptant trouver ici un séjour de plaisance, dût en être bien dégoûtée depuis les troubles. C'était, en somme, un marché beaucoup plus beau que je ne me l'imaginais, et confirmant la maxime de M. de Grimau, qu'en Bourbonnais les terres sont plutôt données que vendues. Le château est vaste et bien construit, ayant, au rez-de-chaussée, deux belles salles pouvant contenir trente personnes, et trois autres plus petites ; au premier, dix belles chambres à coucher, et, sous les combles, des mansardes fort convenablement arrangées ; des communs de toute espèce bien bâtis, à l'usage d'une nombreuse famille, des granges assez grandes pour tenir la moitié des gerbes du domaine, et des greniers assez vastes pour en recevoir tout le grain. Il y a aussi un pressoir et des celliers pour en garder le produit dans les années les plus abondantes. La position est agréable, sur le penchant d'une hauteur ; la vue, peu étendue, mais très jolie ; tout le pays ressemble à ce que j'ai décrit jusqu'ici : c'est une des plus charmantes régions de la France. Tout près du château se trouve une pièce de terre d'environ cinq à six arpents, bien entourée de murs, dont la moitié est en potager et fournit beaucoup de fruits de toute espèce. Douze étangs sont traversés par un petit cours d'eau qui fait tourner deux moulins loués 1,000 liv. ( 43 l. 15 sh. ) par an. Les étangs approvisionnent la table du propriétaire de carpes, de tanches, de perches et d'anguilles de première qualité, et donnent, en outre, un revenu régulier de 1,000 liv. Vingt arpents de vignobles, avec des chaumières pour les vignerons, produisent d'excellent vin tant rouge que blanc ; des bois fournissent aux besoins du château pour le combustible, et enfin neuf terres, louées à des métayers pour la moitié du produit, rapportent 10,500 liv. ( 459 l. st. 7 sh. 6 d. ), soit en tout, pour revenu brut des fermes, des moulins et du poisson, 12,500 liv. Sa surface, autant que j'en ai pu juger par le coup d'oeil et les notes que j'ai recueillies, peut dépasser 3,000 arpents ou acres contigus et attenant au château. Les charges, comme impôts personnels, réparations, garde-chasse ( car on jouit de tous les droits, seigneuriaux, haute justice, etc. ), intendant, vin extra, etc., se montent environ à 4,400 liv. ( 192 l. st. 10 sh. ). Le produit net est donc, par an, de 8,000 liv. ( 350 l. st. ). On en demande 300,000 liv. ( 12,125 l. st.) ; mais pour ce prix on cède l'ameublement complet du château, toutes les coupes de bois, évaluées, pour le chêne seulement, à 40,000 liv. ( 1,750 l. st. ), et tout le bétail du domaine, savoir : 1,000 moutons, 60 vaches, 72 boeufs, 9 juments et je ne sais combien de porcs. Sachant très bien que je trouverais à emprunter sur ce gage tout l'argent nécessaire à l'acheter, ce ne fut pas peu de chose pour moi de résister à cette tentation. Le plus beau climat de la France, de l'Europe peut-être ; d'excellentes routes, des voies navigables jusqu'à Paris ; du vin, du gibier, du poisson, tout ce que l'on peut désirer sur une table, hors les fruits du tropique ; un bon château, un beau jardin, des marchés pour tous les produits ; par-dessus tout 4,000 acres de terres tout encloses, capables de rapporter quatre fois davantage en peu de temps et sans frais, n'y avait-il pas là de quoi tenter un homme comptant vingt-cinq ans de pratique constante de l'agriculture convenable à ce terrain ? Mais l'état des choses, la possibilité de voir les meneurs de la démocratie à Paris abolir, dans leur sagesse, la propriété ainsi que les rangs, la perspective d'acheter avec ce domaine ma part d'une guerre civile, m'empêchèrent de m'engager sur le moment ; cependant je suppliai le marquis de ne vendre à personne avant d'avoir reçu mon refus définitif. Quand j'aurai à faire un marché, je souhaite avoir affaire à un homme comme le marquis de Gouttes. Sa physionomie me plaît : à un grand fonds d'honneur et de probité il joint la facilité de rapports et la courtoisie de ses compatriotes, et l'apparence digne venant de son origine noble et respectable ne lui ôte rien de ses dispositions aimables. Je le regarde comme un homme du commerce le plus sûr dans toutes les occasions. Je serais resté un mois dans le Bourbonnais si j'avais voulu visiter toutes les terres à vendre. A côté de celle de M. Gouttes, il y en a une appelée Ballain, que l'on fait 270,000 liv. M. l'abbé Barut ayant pris rendez-vous avec le propriétaire, me mena, dans l'après-midi, voir le château et une partie des terres. Le pays est partout le même et cultivé de même. Il y a à Ballain huit fermes, que le propriétaire garnit de gros bétail et de moutons ; les étangs donnent aussi un beau produit. Le revenu est à présent de 10,000 liv. ( 437 l. st. 10 sh. ) ; le prix de 260,000 ( 11,375 l. st. ) ; plus 10,000 liv. pour le bois : c'est la rente de vingt-cinq années. Près de Saint-Pourçain s'en trouve une autre de 400,000 liv. ( 17,500 l. st. ), dont les bois, s'étendant sur 170 acres, rapportent 5,000 liv. par an ; le vin des 80 acres de vignes est si bon qu'on l'envoie à Paris. La terre est propre à la culture du froment et en partie emblavée ; le château est moderne, avec toutes les aisances. On m'a parlé de bien d'autres propriétés encore. Je crois qu'on pourrait se créer en Bourbonais, à présent, un des domaines les plus beaux et les mieux arrondis de l'Europe. On m'informe qu'il y a maintenant en France plus de 6,000 domaines à vendre. Si les choses vont toujours du même pas, ce ne seront plus des domaines, ce seront des royaumes qu'on parlera d'acheter, et la France elle-même sera mise à l'encan. J'aime un système politique qui inspire assez de confiance pour donner de la valeur aux terres et qui rend les hommes si heureux sur leurs domaines, que l'idée de s'en défaire soit la dernière qui leur vienne. Retourné à Moulins. -- 30 milles.

Le 6 août 1789

En route dès quatre heures du matin pour Bourbon-Lancy, afin d'éviter la grande chaleur. Pays toujours le même, enclos, affreusement cultivé, susceptible cependant d'étonnantes améliorations. Si j'y possédais un grand domaine, je ne serais pas long, je pense, à faire ma fortune : le climat, les prix, les routes, les clôtures, tout me viendrait en aide, excepté le gouvernement. D'Autun jusqu'à la Loire, se déroule un magnifique champ pour les améliorations, non point par les opérations coûteuses du dessèchement et de la fumure, mais par la simple substitution de récoltes mieux appropriées au sol. Quand je vois un aussi beau pays si pitoyablement cultivé par des métayers mourant de faim, au lieu de prospérer sous des fermiers riches, je ne sais plus plaindre les seigneurs, quelque grandes que soient leurs souffrances d'aujourd'hui. J'en rencontrai un à qui j'expliquai ma manière de voir : il prétendait parler agriculture ; voyant que je m'en occupais aussi, il me dit qu'il avait le Cours complet de l'abbé Rozier, et que, suivant ses calculs, ce pays n'était bon qu'à faire du seigle. Je lui demandai si lui et l'abbé Rozier savaient distinguer les mancherons de la charrue de I'âge ? A quoi il me répondit que l'abbé était un homme de grand mérite, beaucoup d'agriculteur. -- Traversé la Loire sur un bac ; elle présente le même triste lit de galets qu'en Touraine. Entré dans le Bourbonnais ; même pays coupé d'enclos ; le chemin, formé de sable, est très beau. A Chavannes-le-Roi, l'aubergiste, M. Joly, m'informa qu'il y avait trois fermes à vendre près de sa maison, qui est neuve et bien construite. Mon imagination travaillait à transformer cette auberge en bâtiment d'exploitation et j'en étais déjà aux semailles de navets et de trèfle, quand M. Joly ajouta que si je voulais aller seulement derrière l'écurie, je verrais à peu de distance les deux maisons dépendantes de ces domaines ; le prix était, pour le tout ensemble, de 50 à 60,000 livres ( 1,625 l. st. ). On aurait ainsi une superbe ferme. Si j'avais vingt ans de moins, j'y penserais sérieusement ; mais telle est la vanité de notre vie : il y a vingt ans, par mon manque d'expérience, une telle spéculation eût causé ma ruine ; maintenant l'expérience est venue, mais l'âge avec elle, et je suis trop vieux. -- 27 milles.

Le 5 août 1789

L'extrême chaleur d'hier m'a donné la fièvre, et je me suis réveillé avec le mal de gorge. J'étais tenté de perdre ici un jour à me soigner ; mais nous sommes tous assez sots pour jouer avec ce qui nous importe le plus : un homme qui voyage aussi en philosophe que je suis obligé de le faire, n'a en tête que la frayeur de perdre son temps et son argent. A Maison de Bourgogne, il me sembla entrer dans un nouveau monde ; non seulement le chemin bien sablé est excellent, mais le pays est tout bois et enclos. Nombreuses collines aux contours allongés, ornées d'étangs. Depuis le commencement d'août, le temps a été clair, splendide et brûlant : trop chaud pour ne pas gêner un peu vers midi ; mais comme il n'y a pas de mouches, peu m'importe. C'est là un caractère distinctif. En Languedoc, les chaleurs que je viens de passer sont accompagnées de myriades de mouches, j'en avais souffert. Bien m'en prenait d'être malade à Maison de Bourgogne ; un estomac sain n'y eût pas trouvé de quoi se rassasier ; c'est cependant une station de poste. Arrêté le soir à Lusy, autre poste misérable. -- N. B. Dans toute la Bourgogne, les femmes portent des chapeaux d'hommes, à grands bords ; ils sont bien loin de faire autant d'effet que ceux en paille de mode chez les Alsaciennes. -- 22 milles.

Le 4 août 1789

Arrivé à Autun par un affreux pays et par d'affreux chemins. Pendant les sept ou huit premiers milles l'agriculture fait pitié. Après, les clôtures ne cessent pas jusqu'auprès d'Autun, où elles laissent quelques interruptions. De la hauteur qui domine la ville on découvre une grande partie des plaines du Bourbonnais. Visité le temple de Janus, les remparts, la cathédrale, l'abbaye. Les rumeurs sur les brigands, les pillages et les incendies sont aussi nombreuses que par le passé ; quand on sut que je venais de traverser la Bourgogne et la Franche-Comté, huit ou dix personnes vinrent à l'hôtel me demander des nouvelles. La bande des brigands s'élève ici à 1,600. On fut très surpris de mon incrédulité à cet égard, car j'étais désormais convaincu que ces désordres étaient dus à la rapacité des paysans. Mes auditeurs ne partageaient pas cette croyance ; ils me citèrent nombre de châteaux brûlés par ces bandes ; mais l'analyse de ces récits ne tardait pas à faire voir leur peu de fondement. -- 20 milles.

Le 3 août 1789

En sortant de Chagny, où je quittai la grande route de Lyon, je suis passé près du canal de Chanlaix ( Charolais ) ; ses progrès sont bien lents ; c'est qu'une entreprise vraiment utile peut bien attendre, tandis que, s'il se fût agi du forage des canons ou du doublage des vaisseaux de ligne, il y a longtemps qu'elle serait achevée. Moncenis, vilain pays, mais assez singulier. C'est là que se trouve l'une des fonderies de canons de M. Wilkinson ; j'en ai déjà décrit une située près de Nantes. Les Français disent que cet actif Anglais est beau-frère du docteur Priestley, par suite ami de l'humanité, et que c'est pour donner la liberté à l'Amérique qu'il leur a montré à forer les canons. L'établissement est très considérable ; on y compte cinq cents à six cents ouvriers, sans y comprendre les charbonniers ; cinq machines à vapeur servent à faire aller les soufflets et à forer ; on en construit une sixième. Je causai avec un ouvrier anglais de la cristallerie ; ils étaient plusieurs autrefois, il n'en reste plus que deux. Il se plaignit du pays, disant qu'il n'y avait rien de bon que le vin et l'eau-de-vie, et je ne doute pas qu'il en fît bon usage. -- 25 milles.

Le 2e août 1789

Beaune. On a, sur la droite, une chaîne de coteaux couverts de vignobles ; à gauche, une plaine unie, ouverte et par trop nue. A Nuits, petite ville sans importance, quarante hommes sont de garde tous les jours ; à Beaune ils sont bien plus nombreux. Muni d'un passeport signé du maire de Dijon et d'une cocarde flamboyante aux couleurs du tiers états j'espère bien éviter toutes difficultés, quoique le récit des troubles dans les campagnes soit si formidable, qu'il paraisse impossible de voyager en sûreté. -- Fait une halte à Nuits pour me renseigner sur les vignobles de ce pays si renommé en France et dans toute l'Europe, et visité le Clos de Vougeot ; cent journaux de terre bien entourés de murs et appartenant à un couvent de Bernardins. Qui surprendra ces gens-là à faire un mauvais choix ? Les endroits qu'ils s'approprient montrent l'attention scrupuleuse qu'ils portent aux choses de l'esprit. -- 22 milles.

Le 1er août 1789

Dîné avec M. de Morveau, M. le professeur Chaussée et M. Picardet. Ç'a été un beau jour pour moi. La grande et juste réputation qu'a M. de Morveau d'être non seulement le premier chimiste de France, mais aussi l'un des plus célèbres dont l'Europe se fait honneur, suffisait à me faire désirer sa compagnie ; mais je goûtais encore le charme de trouver en lui un homme sans affectation, libre de ces airs de supériorité trop communs chez les personnes de renom, et de cette réserve qui voile aussi bien leurs talents que les faiblesses qu'ils veulent cacher. M. de Morveau est un homme affable, enjoué, éloquent, qui, dans tous les rangs de la société, se serait fait rechercher pour l'agrément de son commerce. Dans ce moment même, avec la révolution en marche, sa conversation roulait presque entièrement sur la chimie. Je le pressai, comme je l'avais déjà fait pour le docteur Priestley et M. Lavoisier, de diriger un peu plus ses recherches vers l'application de sa science à l'agriculture, lui représentant qu'il y avait là un magnifique champ d'expériences, où les découvertes ne lui manqueraient pas. Il en convint, en ajoutant qu'il n'avait pas le temps de suivre cette carrière. On voit, par son entretien, que ses vues se dirigent toutes sur l'absurdité du phlogistique, sauf quelques travaux pour l'établissement d'une nomenclature. Tandis que nous étions à dîner, on lui apporta une épreuve de la Nouvelle Encyclopédie, dont la partie chimique est imprimée à Dijon, pour sa convenance. Je pris la liberté de lui dire qu'un homme capable de concevoir une série d'expériences décisives sur les questions scientifiques, et d'en tirer les conclusions utiles, devrait être entièrement voué à ces travaux et à leur publication, et que, si j'étais roi de France, je voudrais que cette occupation fût pour lui si fructueuse, qu'il n'en cherchât pas d'autre. Il se mit à rire et me demanda, puisque j'étais si amateur de manipulations, si hostile aux écrits, ce que je pensais de mon ami le docteur Priestley ? En même temps, il expliqua aux deux autres convives combien ce grand physicien avait d'ardeur pour la métaphysique et la théologie militante. Il y aurait eu cent personnes à table, que ce sentiment eût été unanime. M. de Morveau parla toutefois avec une grande estime du talent de mon ami pour la partie, expérimentale : qui ferait autrement en Europe ? Je réfléchis ensuite sur les occupations qui empêchaient M. de Morveau d'appliquer la chimie et l'agriculture ; il trouve bien cependant du temps pour écrire dans le volumineux recueil de Panckoucke.

Je pose en principe que personne ne peut acquérir une renommée durable dans les sciences naturelles autrement que par les expériences, et qu'ordinairement plus un homme manipule et moins il écrit, mieux cela vaut ; ou, pour mieux dire, plus sa renommée sera de bon aloi ; ce que l'on gagne à écrire a ruiné bien des savants ( ceux qui connaissent M. de Morveau sauront bien que ceci ne le regarde pas ; sa position dans le monde le met hors de cause ). L'habitude d'ordonner et de condenser les matières, de disposer les faits de façon à faire ressortir rigoureusement les conclusions qu'ils sont destinés à établir, est contraire aux règles ordinaires de la compilation. Il y a par tous pays des compilateurs très capables et très dignes de considération, mais les expérimentateurs de génie devraient se placer dans une autre classe. Si j'étais souverain, ayant, par conséquent, le pouvoir de récompenser le mérite, du moment où je saurais un homme de génie engagé dans une telle entreprise, je lui offrirais le double de ce qui aurait été convenu avec l'éditeur pour le détourner et le remettre dans une voie où il ne trouve pas de rivaux. Quelques personnes trouveront cette opinion fantasque de la part d'un homme qui, comme je l'ai fait, a publié tant de livres ; mais elle passera pour naturelle, au moins dans cet ouvrage dont je n'attends aucun profit et dans lequel, par conséquent, il y a beaucoup plus de motifs pour être concis que pour s'étendre en dissertations.

La description du laboratoire de ce grand chimiste montrera qu'il ne reste pas inactif ; il y a consacré deux vastes salles admirablement garnies de tout le nécessaire. On y trouve six ou sept fourneaux divers, parmi lesquels celui de Macquer est le plus puissant, des appareils si compliqués et si variés, que je n'en ai vu nulle part de semblable ; enfin une collection d'échantillons pris dans les trois règnes de la nature, qui lui donne un air tout à fait pratique. De petits bureaux avec ce qu'il faut pour écrire sont épars çà et là, comme dans la bibliothèque, c'est d'une commodité très grande. Il suit maintenant une série d'expériences eudiométriques, principalement à l'aide des instruments de Fontana et de Volta. A son avis, ces expériences méritent toute confiance. Il garde son air nitreux dans des bouteilles fermées de bouchons ordinaires, ayant soin seulement de les renverser, et l'air résultant est toujours le même, pourvu qu'on se serve des mêmes matériaux. L'expérience qu'il fit devant nous pour déterminer la proportion d'air vital d'une partie de l'atmosphère est très simple et très élégante. On met un morceau de phosphore dans une cornue de verre, dont l'ouverture est bouchée par de l'eau ou du mercure ; puis on l'allume au moyen d'une bougie ; la diminution du volume occupé, par l'air indique combien il renfermait d'air vital selon la doctrine antiphlogistique. Une fois éteint, le phosphore bout, mais ne s'enflamme plus. M. de Morveau a des balances faites à Paris, qui, chargées de 3,000 grains, accusaient une différence de poids de 1/20e de grain, une pompe à air à cylindres de verre dont l'un a été cassé et réparé, un système de lentilles ardentes selon le comte de Buffon, un vase à absorption, un appareil respiratoire avec de l'air vital dans un vase et de l'eau de chaux dans l'autre, enfin une foule d'instruments nouveaux très ingénieux pour faciliter les recherches sur l'air selon les récentes théories. Ils sont si nombreux et en même temps si bien adaptés à leur fin, que cette sorte d'invention semble être la partie principale du mérite de M. de Morveau. Je voudrais qu'il suivît l'exemple du docteur Priestley, qu'il publiât les figures de ses appareils, cela n'ajouterait pas peu à son immense réputation si justement méritée, et aurait aussi cet avantage d'engager d'autres expérimentateurs dans la carrière qu'il a entreprise. Il eut la bonté de m'accompagner dans l'après-midi à l'Académie des sciences ; la réunion se tenait dans un grand salon, orné des bustes des hommes célèbres de Dijon : Bossuet, Fevret, de Brosses, de Crébillon, Piron, Bouhier, Rameau, et enfin Buffon. Quelque voyageur trouvera sans doute dans l'avenir qu'on y aura joint celui d'un autre homme qui ne le cède à aucun des précédents, le savant par qui j'avais l'honneur d'être présenté, M. de Morveau. Dans la soirée nous allâmes de nouveau chez madame Picardet, qui nous emmena à la promenade. Je fus charmé d'entendre M. de Morveau remarquer, à propos des derniers troubles, que les excès des paysans venaient de leur manque de lumières. A Dijon, on avait recommandé publiquement aux curés de mêler à leurs sermons de courtes explications politiques, mais ce fut en vain ; pas un ne voulut sortir de sa routine. Que l'on me permette une question : Est-ce qu'un journal n'éclairerait pas plus le peuple que vingt curés ? Je demandai à M. de Morveau si les châteaux avaient été pillés par les paysans seuls, ou par ces bandes de brigands que l'on disait si nombreuses. Il m'assura qu'il avait cherché très sérieusement à s'en assurer, et que toutes les violences à sa connaissance, dans cette province, venaient des seuls paysans ; on avait beaucoup parlé de brigands sans rien prouver. A Besançon, on m'avait dit qu'ils étaient 800 ; mais comment 800 bandits qui auraient traversé une province auraient-ils rendu leur existence problématique ? C'est aussi bouffon que l'armée de M. Bayes, qui marchait incognito.

Le 31 juillet 1789

Rendu visite à M. de Morveau, qui, fort heureusement, a reçu ce matin, de M. de Virly, une lettre de recommandation pour moi avec quatre lettres de M. de Broussonnet ; mais M. Vaudrey, de Dijon, auquel l'une d'elles est adressée, se trouve absent. Nous eûmes une conversation sur ce sujet si intéressant pour tous les physiciens, le phlogistique. M. de Morveau combat vivement son existence ; il regarde la dernière publication du docteur Priestley comme fort en dehors de la question, et me déclare qu'il tient cette controverse pour aussi décidée que celle de la liberté en France. Il me montra une partie de son article : Air pour la Nouvelle Encyclopédie, qui va se publier bientôt ; il pense y avoir établi au delà de toute discussion la doctrine des chimistes français sur sa non-existence. Il me pria de revenir le soir pour me présenter à une dame aussi instruite qu'aimable, et m'invita à dîner pour le lendemain. Après l'avoir quitté, je me mis à courir les cafés ; mais croirait-on que dans cette capitale de la Bourgogne, je n'en trouvai qu'un où je puisse lire le journal ! C'était sur la place, dans une maison de chétive apparence, où je dus l'attendre pendant une heure. Partout on est désireux de savoir les nouvelles, sans qu'il y ait moyen de satisfaire sa curiosité ; on se fera une idée de l'ignorance où l'on vit de ce qui se passe par le fait suivant. Personne, à Dijon, n'avait entendu parler du sac de l'Hôtel de ville de Strasbourg ; quand je me mis à en parler, on fit cercle autour de moi ; on n'en savait pas un mot ; cependant voilà neuf jours que c'est arrivé ; y en eût-il eu dix-neuf, je doute qu'on eût été mieux renseigné. Si les nouvelles véritables sont longues à se répandre, en revanche on est prompt à savoir ce qui n'est pas arrivé. Le bruit en vogue à présent, et qui obtient crédit est que la reine a été convaincue d'un complot pour empoisonner le roi et Monsieur, donner la régence au comte d'Artois, mettre le feu à Paris et faire sauter le Palais-Royal par une mine ! Pourquoi les différents partis des états n'ont-ils pas des journaux, expression de leurs sentiments et de leurs opinions, afin que chacun connaisse, ainsi les faits à l'appui de son opinion et les conséquences que de grands esprits en ont tirées. On a conseillé au roi bien des mesures contre les états, mais aucun de ses ministres ne lui a parlé de l'établissement des journaux et de leur prompte circulation, pour éclairer le peuple sur les points faussement présentés par ses ennemis. Quand de nombreuses feuilles paraissent opposées les unes aux autres, le peuple cherche à y démêler la vérité, et cette recherche seule l'éclaire ; il s'instruit et ne se laisse plus tromper si aisément. -- Rien que trois convives à table d'hôte, moi et deux gentilshommes, chassés de leurs domaines, à en juger par leur conversation ; mais ils ne parlent pas d'incendie. Leur description de cette partie de la province d'où ils arrivent, entre Langres et Gray, est effrayante : il y a eu peu de châteaux brûlés, mais trois sur cinq ont été pillés, et leurs, propriétaires sont heureux de s'enfuir du pays la vie sauve. L'un d'eux, homme très judicieux et bien renseigné, croit que les rangs et les privilèges sont abolis de fait en France, et que les membres de l'Assemblée ayant eux-mêmes peu ou point de propriétés foncières, les attaqueront et procéderont à un partage égal. Le peuple s'y attend ; mais, que cela soit ou non, il considère la France comme absolument ruinée. « Vous allez trop loin, répliquai-je, la destruction des rangs n'implique pas la ruine. -- J'appelle ruine, me dit-il, une guerre civile générale ou le démembrement du royaume ; selon moi, les deux sont inévitables ; peut-être pas pour cette année, mais pour l'autre ou celle d'après. Quelque gouvernement que ce soit, fondé sur l'état actuel des choses en France, ne pourra résister à des secousses un peu vives ; une guerre heureuse ou malheureuse l'anéantira. » Il parlait avec une profonde connaissance de l'histoire et tirait ses conclusions politiques de façon très rigoureuse. J'ai rencontré peu d'hommes comme lui à table d'hôte. -- On peut croire que je n'oubliai pas le rendez-vous de M. de Morveau. Il m'avait tenu parole ; madame Picardet est à sa place au salon comme dans le cabinet d'étude ; femme d'une simplicité charmante, elle a traduit Scheele de l'allemand et une partie des ouvrages de M. Kirwan de l'anglais ; c'est un trésor pour M. de Morveau, car elle peut soutenir sa conversation sur des sujets de chimie aussi bien que sur d'autres, soit agréables, soit instructifs. Je les accompagnai à leur promenade du soir. Madame Picardet me dit que son frère, M. de Poule, était un grand fermier, qu'il avait semé beaucoup de sainfoin, dont il se servait pour l'engraissement des boeufs ; elle m'exprima ses regrets de ce qu'il fût trop occupé des affaires de la municipalité pour pouvoir m'accompagner à sa ferme.

Le 30 juillet 1789

Le maire de Dôle est de même étoffe que le notaire de Besançon ; il n'a pas voulu me délivrer de passeport ; mais comme son refus n'était pas accompagné des airs importants de l'autre, je le laisse passer. Pour éviter les sentinelles, je fis le tour de la ville.

Auxonne. -- Traversé la Saône, belle rivière bordée de prairies d'une admirable verdure ; il y a des pâturages communaux pour un nombre immense de bétail ; les meules de foin sont sous l'eau. Beau pays jusqu'à Dijon, quoique le bois y fasse défaut. On m'a demandé mon passeport à la porte ; sur ma réponse, deux mousquetaires bourgeois m'ont conduit à l'Hôtel de ville, où j'ai été interrogé : comme on a vu que j'avais des connaissances à Dijon, il me fut permis d'aller chercher un hôtel. Je joue de malheur : M. de Virly, sur qui je comptais le plus en cette ville, est à Bourbonne-les-Bains, et M. de Morveau, le célèbre chimiste, que je croyais avoir des lettres pour moi, n'en a aucune, et quoiqu'il m'ait reçu fort convenablement quand je me donnai comme son collègue à la Société royale de Londres, je me sentis très mal à mon aise : il m'a cependant prié de revenir demain matin. On me dit que l'intendant d'ici s'est sauvé, et que le prince de Condé, gouverneur de Bourgogne, est passé en Allemagne ; on assure positivement, et sans façon, que tous deux seraient pendus s'ils revenaient ; de telles idées n'indiquent pas une grande autorité de la garde bourgeoise, instituée pour arrêter les excès. Elle est trop faible pour maintenir l'ordre. La licence et l'esprit de déprédation, dont on parlait tant en Franche-Comté, se sont montrés ici, mais non pas de la même façon. Il y a à présent, dans cet hôtel ( la Ville de Lyon ), un monsieur, noble pour son malheur, sa femme, ses parents, trois domestiques et un enfant de quelques mois à peine, qui se sont échappés la nuit presque nus de leur château en flammes ; ils ont tout perdu, excepté la terre. Cependant ces malheureux étaient estimés de leurs voisins ; leur bonté aurait dû leur gagner l'amour des pauvres, dont le ressentiment n'était motivé par rien. Ces abominations gratuites attireront la haine contre la cause qui les a suscitées : on pouvait bien reconstituer le royaume sans recourir à cette régénération par le fer et le feu, le pillage et l'effusion du sang. Trois cents bourgeois montent la garde tous les jours à Dijon : ils sont armés par la ville, mais non payés par elle ; ils ont aussi six pièces de canon. La noblesse a cherché son seul refuge parmi eux ; aussi, plusieurs croix de Saint-Louis brillent dans les rangs. Le Palais des États est un vaste et superbe édifice, mais il ne frappe pas en proportion de sa masse et de ce qu'il a coûté. Les armes des Condé prédominent et le salon est appelé la salle à manger du Prince. Un artiste de Dijon y a peint un plafond et un tableau de la bataille de Senef ; il a choisi le moment où le grand Condé est jeté à bas de son cheval ; les deux ouvrages sont d'une bonne exécution. Tombe du duc de Bourgogne, 1404. -- Tableau de Rubens à la Chartreuse. On vante la maison de M. de Montigny, mais on refuse de la laisser voir, parce que sa soeur y habite maintenant. En somme, Dijon est une belle ville ; les rues, quoique anciennes, sont larges, très bien pavées, et, ce qui n'est pas commun en France, garnies de trottoirs. -- 28 milles.


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