Année 1788
Le long voyage que j'avais fait en France l'année précédente me suggéra une foule de réflexions sur l'agriculture et sur les sources et le développement de la prospérité nationale dans ce royaume. Malgré moi ces idées fermentaient dans ma tête, et tandis que je tirais des conclusions relativement aux circonstances politiques de ce grand pays, dans ce qui touche à l'agriculture, j'arrivais à chaque moment à trouver l'importance qu'il y aurait à faire du tout un relevé exact, autant qu'il est possible à un voyageur. Poussé par ces raisons, je me déterminai à essayer de finir ce que j'avais si heureusement commencé.
01/01/1788
Le 1er décembre 1787
Coucy est magnifiquement situé sur une colline, avec une belle vallée serpentant à ses pieds. J'ai vu à Saint-Gobain, au milieu de grands bois, la fabrique des plus grandes glaces du monde. J'eus la bonne fortune d'arriver une demi-heure avant le coulage du jour. Passé La Fère. Gagné Saint-Quentin, dont les grandes manufactures me prirent mon après-midi tout entière. Depuis Saint-Gobain, les toitures d'ardoises sont les plus belles que j'aie vues en aucun pays. -- 30 milles.
01/12/1787
Le 30 novembre 1787
Soissons paraît une pauvre ville, sans manufactures, vivant surtout du commerce des blés qui, d'ici, s'en vont par eau à Paris et à Rouen. -- 25 milles.
30/11/1787
Le 29 novembre 1787
Traversé Nanteuil, où le prince de Condé a un château ; Villers-Cotterets, au milieu d'immenses forêts appartenant au duc d'Orléans. Les récoltes de ce pays sont, en conséquence, celles de princes du sang, c'est-à-dire, des lièvres, des faisans, des cerfs et des sangliers. -- 26 milles.
29/11/1787
Le 28 novembre 1787
Quitté Paris par la route de Flandre. M. de Broussonnet a eu l'obligeance de m'accompagner jusqu'à Dugny, pour me montrer la ferme d'un agriculteur très capable, M. Cretté de Palluel. A Senlis, j'ai pris la grand'route ; à Dammartin, j'ai rencontré par hasard M. du Pré du Saint-Cotin. M'entendant parler culture avec un fermier, il se présenta comme un amateur, me donna un aperçu de plusieurs expériences qu'il avait faites sur ses terres en Champagne, et me promit quelque chose de plus détaillé, en quoi il a fait honneur à sa parole. -- 22 milles.
28/11/1787
Le 25 novembre 1787
Paris. Cette grande ville me parait, de toutes celles que j'ai vues, la dernière qu'une personne de fortune modeste devrait choisir pour résidence. Elle est à ce point de vue considérablement inférieure à Londres. Les rues sont très étroites, encombrées par la foule, boueuses pour les neuf dixièmes, et toutes sans trottoirs. La promenade, qui à Londres est si agréable et si aisée que les dames s'y livrent chaque jour, est ici un travail, une fatigue, même pour un homme, par conséquent chose impossible à une femme en toilette. Les voitures sont nombreuses, et le pis c'est qu'il y a une infinité de cabriolets à un cheval, menés par les jeunes gens à la mode et leurs imitateurs, également écervelés, avec tant de rapidité que cela devient un danger et rend les rues périlleuses à moins d'incessantes précautions. Un pauvre enfant a été écrasé et probablement tué devant nos yeux, et j'ai été plusieurs fois couvert des pieds à la tête par l'eau du ruisseau. Cette mode absurde de courir les rues d'une grande capitale sur ces cages à poules vient de la pauvreté ou d'un esprit de misérable économie : on n'en saurait parler trop sévèrement. Si nos jeunes nobles allaient à Londres, dans les rues sans trottoirs, du train de leurs frères de Paris, ils se verraient bientôt et justement rossés de la bonne façon et traînés dans le ruisseau. Ceci rend le séjour difficile pour les personnes et surtout pour les familles qui n'ont pas le moyen d'avoir une voiture ; commodité tout aussi chère ici qu'à Londres. Les fiacres, remises, etc., y sont beaucoup plus laids que chez nous, et pour des chaises, il n'y en a plus, elles seraient renversées à tout moment. [ L'auteur n'a pas pensé à mentionner les brouettes ou chaises à deux roues, ou bien ne les a pas remarquées. -- ZIMMERMANN. ]
A cela se rapporte aussi la nécessité pour toutes les personnes peu aisées de s'habiller en noir, avec des bas également noirs ; cette couleur sombre, en société, n'est pas si odieuse que la démarcation qu'elle trace entre un homme riche et un autre qui ne l'est pas. Avec l'orgueil, l'arrogance et la dureté des Anglais riches, elle ne serait pas supportable ; mais le bon naturel dominant du caractère français adoucit toutes ces causes malencontreuses d'irritation. Les logements en garni, sans être aussi bons de moitié que ceux de Londres, sont considérablement plus chers. Si, dans un hôtel, vous ne prenez pas toute une enfilade de pièces, il vous faudra monter trois, quatre et cinq étages, et vous contenter en général d'une chambre avec un lit. On conçoit, après l'horrible fatigue des rues ce qu'a de détestable une pareille ascension. Vous avez beaucoup à chercher avant de vous faire accepter comme pensionnaire dans une famille, ainsi qu'on le fait habituellement à Londres, et cela se paye bien plus. Les gages de domestiques sont à peu près les mêmes. On doit, regretter ces désavantages de Paris [ Je me réjouis de donner à l'auteur, en cela comme dans la plupart de ses remarques sur Paris, une entière approbation. Moi non plus, je n'ai pas trouvé de ville qui autant que Paris satisfasse aux besoins des savant -- ZIMMERMANN ], car autrement je le tiens pour le séjour à préférer par ceux qui aiment la vie des grandes villes. Il n'y a nulle part de meilleure société pour un homme de lettres ou un savant. Leur commerce avec les grands, qui, s'il n'est pas sur le pied d'égalité, ne doit pas avoir lieu du tout, est plein de dignité. Les gens du plus haut rang se tiennent au courant de la science et de la littérature et envient la gloire qu'elles donnent. Je plaindrais volontiers l'homme qui croirait être bien reçu dans un cercle brillant à Londres, sans compter sur d'autres raisons que son titre de membre de la Société royale. Il n'en serait pas de même à Paris pour un membre de l'Académie des sciences, il est assuré partout d'un excellent accueil. Peut-être ce contraste vient-il en grande partie de la différence de gouvernement des deux pays. La politique est suivie avec trop d'ardeur en Angleterre pour permettre que l'on s'occupe dignement du reste ; que les Français établissent un gouvernement plus libre, ils ne tiendront plus les académiciens en si haute estime, en face des orateurs qui soutiendront les droits et la liberté dans un libre parlement.
25/11/1787
Le 24 novembre 1787
Visité, en compagnie de M. de Broussonnet, le cabinet royal d'histoire naturelle et le jardin botanique, qui est arrangé dans un très bel ordre. Ses richesses sont bien connues, et la politesse de M. Thouin, effet de son aimable caractère, donne à ce jardin des charmes qui ne viennent pas seulement de la botanique. Dîné aux Invalides avec M. de Parmentier, le célèbre auteur de tant d'écrits économiques, surtout sur la boulangerie de France. A une quantité considérable de connaissances usuelles, il joint beaucoup de ce feu et de cette vivacité pour lesquelles sa nation est renommée, mais que je n'ai pas trouvés aussi souvent que je m'y attendais.
24/11/1787
Le 10 novembre 1787
Une lettre de M. Richard m'a fait entrer dans le jardin anglais de la reine à Trianon. Il contient environ cent acres, arrangés d'après les descriptions que l'on nous donne des jardins chinés, d'où l'on suppose que vient notre style. Il a plus de la manière de sir W.Chambers que de M. Brown ; [ Brown est connu par toute l'Angleterre par son talent à dessiner des jardins anglais. On l'appelle d'ordinaire Brown la Capacité, parce qu'il se sert toujours de ce mot à la vue d'un terrain où il lui parait possible de faire quelque chose -- ZIMMERMANN. ] plus d'art que de nature ; cela sent plus le faste que le bon goût. On concevrait difficilement une chose que l'art peut placer dans un jardin, qui ne soit pas dans celui-ci. On y voit des bois, des rochers, des pelouses, des lacs, des rivières, des îles, des cascades, des grottes, des promenades, des temples, de tout, jusqu'à un village. Plusieurs parties sont très jolies et bien exécutées. La seule chose à reprendre est l'entassement, erreur qui a conduit à une autre, celle de sillonner la pelouse par trop de sentiers sablés, erreur commune à presque tous les jardins que j'ai vus en France. Mais la gloire du petit Trianon, ce sont les arbres et arbrisseaux exotiques. Le monde entier a été heureusement mis à contribution pour l'orner. On en trouve qui sont à la fois et beaux et curieux pour charmer les yeux de l'ignorance et exercer la mémoire des savants. Parmi les édifices, je citerai le Temple de l'Amour comme vraiment élégant.
Versailles, encore une fois. En parcourant l'appartement que le roi venait de quitter depuis un quart d'heure à peine, et qui portait les traces du léger désordre causé par son séjour, je m'amusais de voir les figures de vauriens circulant sans contrôle dans le palais, jusque dans la chambre à coucher ; d'hommes dont les haillons accusaient le dernier degré de misère ; et cependant j'étais seul à m'ébahir et à me demander comment diable ils s'étaient introduits. Il est impossible de n'être pas touché de cet abandon négligent, de cette absence de tout soupçon. On aime le maître de maison qui ne se sent pas blessé de voir, en arrivant à l'improviste, son appartement ainsi occupé ; s'il en était autrement, tout accès serait bien défendu. C'est encore là un trait de ce bon naturel qui me semble si visible partout en France. Je désirais voir l'appartement de la reine, mais on ne me le permit pas. « Sa Majesté y est-elle ? -- Non. -- Alors pourquoi ne pas le visiter aussi bien que celui du roi ? --Ma foi, monsieur, c'est une autre chose ! » Parcouru les jardins ainsi que les bords du grand canal, m'étonnant profondément des exagérations des écrivains et des voyageurs. On trouve de la magnificence du côté de l'Orangerie, mais nulle part de la beauté ; seulement quelques statues ont assez de mérite pour qu'on souhaite de les voir à l'abri. Comme dimension, le canal ne dit rien aux yeux, et il n'est pas en si bon état qu'un abreuvoir de ferme. La ménagerie est bien, mais n'a rien de grand. Que ceux qui veulent conserver des créations de Louis XIV l'impression qu'ils ont prise dans les écrits de Voltaire aillent voir le canal du Languedoc, et non Versailles. -- 14 milles.
10/11/1787
Le 8 novembre 1787
Quitté Dunkerque et son excellente auberge du Concierge ; je n'en ai pas trouvé d'autres en Flandre. Passé à Gravelines, qui, à mon oeil inexpérimenté, sembla la plus forte place que j'aie encore vue ; au moins ses ouvrages apparents sont plus nombreux que dans les autres. [ Ce sont des fossés, des remparts et des ponts-levis sans fin. J'aime cette partie de l'art militaire : elle ne s'occupe que de la défense, et laisse l'odieux de l'attaque au voisin. ( Note de l'Auteur. ) ] Si Gengis-Khan ou Tamerlan avaient trouvé des villes comme Lille et Gravelines sur leur chemin, où seraient leurs conquêtes et leur destruction du genre humain ? -- Arrivé à Calais ! Ici se termine mon voyage, qui m'a donné beaucoup de plaisir et plus d'instruction que je ne m'attendais à en rapporter d'un royaume moins bien cultivé que le nôtre. Ç'a été le premier que j'aie fait à l'étranger, et il m'a confirmé dans l'opinion que, si nous voulons bien connaître notre propre pays, il faut que nous voyons quelque peu les autres. Les nations se jugent par comparaison, et on doit mettre au rang des bienfaiteurs de l'humanité les peuples qui ont le mieux établi la prospérité publique sur la base du bonheur privé. M'assurer du degré atteint par les Français dans cette voie a été un des motifs de mon voyage. C'est une enquête qui s'étend loin et n'est pas peu complexe ; mais une seule excursion est trop peu de chose pour que l'on y ait pleine confiance. Il faut que je revienne encore et encore avant de me hasarder à conclure. -- 15 milles.
Descendu chez Dessein, où j'ai attendu trois jours le paquebot et un vent favorable. ( Le duc et la duchesse de Glocester étaient au même hôtel et dans le même cas. ) Un capitaine se conduisit envers moi de pauvre façon : il me trompa pour s'engager avec une famille qui ne voulait recevoir personne sur le même bord. Je ne demandai pas même à quelle nation appartenait cette famille. -- Douvres, Londres, Bradfield ; je ressens plus de plaisir à donner à ma petite-fille une poupée de France qu'à voir Versailles.
08/11/1787
Le 7 novembre 1787
Cassel occupe le sommet de la seule hauteur qui soit en Flandre. On répare le bassin de Dunkerque, si fameux dans l'histoire par une hauteur que l'Angleterre aura payée cher. Je place sur une même ligne d'arrogance nationale Dunkerque, Gibraltar et la statue de Louis XIV, sur la place des Victoires. Il y a beaucoup d'ouvriers à ce bassin ; une fois fini, il ne tiendra que vingt à vingt-cinq frégates, ce qui, pour un regard non expérimenté, semble un objet indigne de la jalousie d'une grande nation, à moins qu'elle ne soit jalouse de corsaires.
Je m'informai de l'importation des laines d'Angleterre ; on me la donna comme tout à fait insignifiante. Je remarquai qu'en sortant de la ville, mon petit porte-manteau fut aussi scrupuleusement examiné que si je venais de débarquer avec une cargaison de marchandises prohibées ; à un fort à deux milles de là, ce fut de même. Dunkerque étant un port franc, la douane est aux portes. Que penserons-nous de nos manufacturiers, qui dans leur demande de lois sur la laine, d'infâme mémoire, amenèrent du quai de Dunkerque à la barre de la Chambre des lords un certain Th. Wilkinson, qui jura que la laine passe à Dunkerque sans que l'on demande ni une entrée ni un droit avec deux douanes qui se contrôlent l'une l'autre, et où l'on fouille jusqu'à un porte-manteau. C'est sur un semblable témoignage que notre législateur, selon le véritable esprit du boutiquier, menaça, par un acte d'amendes et de peines de toutes sortes, les producteurs de laine anglais. -- Promenade à Rosendal, près de la ville, où M. Le Brun me montra fort obligeamment ses travaux d'amélioration des dunes. Sur les chemins, on a bâti un grand nombre de jolies petites maisons ayant chacune son jardin et un ou deux champs enclos où l'industrie a tiré parti du sable blanc et mouvant des dunes. La baguette magique de la prospérité a changé le sable en or. -- 18 milles.
07/11/1787
Le 6 novembre 1787
Au sortir de Lille, un pont en réparation me fit suivre les bords du canal, sous les ouvrages de la citadelle. Ils sont très nombreux et parfaitement placés sur une éminence en pente douce, entourée de marais peu profonds, faciles à inonder. Traversé Armentières, grande ville pavée. Couché à Mont-Cassel. -- 30 milles.
06/11/1787
Le 3 novembre 1787
Orchies. -- Le 4. -- Lille ; il y a dans sa banlieue plus de moulins à vent pour l'extraction de l'huile de colza qu'on n'en peut voir en aucun endroit du monde. On traverse moins de ponts-levis et d'ouvrages fortifiés ici qu'à Calais : la grande force de cette place est dans ses mines et autres souterraines. Passé la soirée au spectacle.
Je fus surpris du cri de guerre qui s'élève contre notre pays. Tous ceux à qui j'ai parlé prétendent que sans aucun doute ce sont les Anglais qui ont amené une armée prussienne en Hollande, et que la France a de justes et nombreuses raisons qui la poussent à la guerre. Il est assez aisé de découvrir l'origine de toute cette violence ; c'est le traité de commerce, que l'on exècre ici comme le coup le plus fatal porté aux manufactures du pays. Ces gens sont dans les vraies idées du monopole, tout prêts à jeter 21 millions de leurs concitoyens dans les misères certaines de la guerre, plutôt que devoir l'intérêt, de ces 24 millions de consommateurs prévaloir sur celui des manufacturiers. Rencontré dans la ville beaucoup de petites charrettes traînées par un chien ; le propriétaire de l'une d'elles me dit, ce qui me paraît difficile à croire, que son chien tirerait 700 livres pendant une demi-lieue. Les roues sont très hautes par rapport à l'animal, en sorte que son poitrail est beaucoup au-dessous de l'essieu.
03/11/1787
Le 2e novembre 1787
Arrivé par Bouchain à Valenciennes, autre vieille ville qui, comme le reste des cités flamandes, montre plutôt une opulence ancienne qu'une richesse actuelle. -- 18 milles.
02/11/1787
Le 1er novembre 1787
Près de la Belle-Anglaise, j'ai fait un détour d'une demi-lieue pour voir le canal de Picardie, dont on m'avait beaucoup parlé. De Saint-Quentin à Cambrai, le pays s'élève tellement, qu'il a fallu creuser un tunnel à une profondeur considérable au-dessous de plusieurs vallées aussi bien que des collines. Dans l'une de ces vallées se trouve un puits avec escalier voûté pour le visiter. Je comptai 134 marches avant de trouver l'eau, et comme cette vallée est beaucoup au-dessous des vallées adjacentes, on peut en conclure l'étonnante profondeur de ce canal. Sur la porte d'entrée se lit l'inscription suivante : L'année 1781, M. le comte d'Agay étant intendant de cette province, M. de Laurent de Lionni étant directeur de l'ancien et nouveau canal de Picardie, et M. de Champrosé inspecteur, Joseph Il, Empereur, Roi des Romains, a parcouru en bateau le canal souterrain depuis cet endroit jusques au puits n° 20, le 28, et a témoigné sa satisfaction d'avoir vu cet ouvrage en ces termes : « Je suis fier d'être homme, quand je vois qu'un de mes semblables a osé imaginer et exécuter un ouvrage aussi vaste et aussi hardi. Cette idée m'élève l'âme. » Ces trois messieurs mènent ici la danse dans un style très français. Le grand Joseph suit humblement leurs traces ; et quant au pauvre Louis XVI, aux frais duquel tout fut fait, ces messieurs ont certainement pensé qu'après celui d'un empereur, aucun nom ne pouvait marcher avec les leurs. Les inscriptions des monuments publics ne devraient porter d'autres noms que celui du roi, dont le mérite a patronisé l'oeuvre, et de l'artiste dont le génie l'a exécutée. Quant à la cohue des intendants, directeurs et inspecteurs, qu'elle aille au diable ! Ici le canal est large de 10 pieds de France et haut de 12, entièrement taillé dans une roche crayeuse renfermant des lits de cailloux siliceux ( pierre à fusil ), sans maçonnerie. On n'a fini comme modèle qu'une petite longueur de 10 toises, elle a 20 pieds en tous sens. Cinq mille toises sont déjà faites de la manière que j'ai dite, toute la partie souterraine, quand le tunnel sera entièrement percé, comptera 7,020 toises ( de six pieds chaque ), ou 9 milles anglais environ. La dépense s'élève déjà à 1,200,000 liv. ( 52,500 l. st. ), pour le compléter il faudra 2,500,000 liv. ( 109,375 l. st. ), ce qui donne un total de 4 millions. Il est fait par puits ; l'eau n'a que 5 ou 6 pouces de hauteur à présent. Depuis l'administration de l'archevêque de Toulouse, ce grand travail a été arrêté entièrement. Quand nous voyons de tels ouvrages languir faute de fonds, nous devons en toute raison nous demander : « Quels sont donc les services auxquels on pourvoit ? » et conclure que chez les rois, les ministres et les nations, l'économie est la première des vertus : sans elle le génie est un feu follet, la victoire un vain bruit, la splendeur d'une cour un vol public.
Visité les manufactures de Cambrai. Ces villes de la frontière de Flandre sont bâties dans le vieux style ; mais les rues sont belles, larges, bien pavées et bien éclairées. Point n'est besoin de remarquer que toutes sont fortifiées, et que chaque pied de terre de cette région s'est rendu glorieux ou infâme ( selon les sentiments particuliers du spectateur ) par beaucoup de guerres les plus sanglantes qui aient affligé et épuisé la chrétienté. Chambre, repas et service excellent à l'hôtel de Bourbon. -- 22 milles.
01/11/1787
Le 22 octobre 1787
Course au pont de Neuilly, qui passe pour le plus beau de France ; c'est de beaucoup le plus beau que j'aie vu. Il se compose de cinq arches plates, en style florentin, toutes d'égale ouverture, construction incomparablement plus élégante et plus frappante que nos arches de différentes grandeurs. Nous avons vu, ensuite la machine de Marly, qui ne fait plus maintenant la moindre impression. L'ancienne résidence de madame du Barry est sur le coteau, juste au-dessus de cette machine. Elle s'est bâti, au bord de la pente dominant le paysage, un pavillon meublé et décoré avec beaucoup d'élégance. Il y a une table exquise en porcelaine de Sèvres. J'ai oublié le nombre de louis qu'elle coûte. Les Français à qui j'ai parlé de Luciennes se sont récriés contre les maîtresses et les extravagances avec plus de violence que de raison, à mon sens. Qui, en conscience, refuserait à son roi le plaisir d'une maîtresse, pourvu que le jouet ne devînt pas une affaire d'Etat ? Mais Frédéric le Grand avait-il une maîtresse ; lui faisait-il bâtir des pavillons, et les meublait-il de tables de porcelaine ? Non ; mais il avait un tort cinquante fois plus grand. Mieux vaut qu'un roi courtise une jolie femme que les provinces de ses voisins. La maîtresse du roi de Prusse lui a coûté cent millions sterling et cinq cent mille hommes, et, avant que le règne de cette favorite ne soit passé, elle peut en coûter encore autant. Les plus grands génies et les plus grands talents pèsent moins qu'une plume, si la rapine, la guerre et la conquête en sont les suites.
Saint-Germain. -- Fort belle terrasse. J'ai trouvé ici M. de Broussonnet, et nous sommes allés dîner, avec M. Breton, chez le maréchal duc de Noailles, qui a une belle collection de plantes curieuses. J'y ai vu le plus beau sophora japonica que je connaisse. -- 10 milles.
22/10/1787
Le 21 octobre 1787
M. de Broussonnet étant revenu de Bourgogne, j'ai eu le plaisir de passer chez lui une couple d'heures très agréables.
C'est un homme d'une rare activité, possédant une grande variété de connaissances usuelles dans toutes les branches de l'histoire naturelle, et il parle très bien l'anglais. Il est difficile de voir un homme plus propre que M. de Broussonnet pour le poste de secrétaire de la Société royale.
21/10/1787
Le 20 octobre 1787
J'ai été à l'École militaire, établie par Louis XV pour l'éducation de cent quarante jeunes gens de la noblesse ; de semblables institutions sont ridicules et injustes. Donner de l'éducation au fils d'un homme qui ne peut la lui donner lui-même, c'est une grande injustice, si on ne lui assure dans la vie une situation qui réponde à cette éducation. Si vous la lui assurez, vous détruisez l'effet de l'éducation, parce que le mérite seul doit donner cette certitude de parvenir. Si, au contraire, vous le faites pour des gens qui ont le moyen, vous chargez le peuple, qui ne l'a pas, pour alléger le fardeau de ceux qui seraient en état de le porter, et c'est ce qu'on est sûr de voir arriver dans de tels établissements.
Passé la soirée à l'Ambigu-Comique, joli petit théâtre entouré de beaucoup d'ordures. Tout le long des boulevards, des cafés, de la musique, du bruit et des filles ; de tout, hormis des balayeurs et des réverbères. Il y a un pied de boue, et dans certains endroits pas une lumière.
20/10/1787
Le 19 octobre 1787
Charenton près Paris, visité l'Ecole vétérinaire et la ferme de la Société royale d'agriculture. M. Chabert, le directeur général, nous a reçus avec la plus cordiale politesse ; j'avais eu le plaisir de connaître en Suffolk M. Flandrein, son second et son gendre. Ils me montrèrent tout l'établissement vétérinaire ; il fait honneur au gouvernement de la France. Fondé en 1766, on y ajouta une ferme en 1783 et quatre nouvelles chaires, deux d'économie rurale, une d'anatomie et une de chimie. On m'informe que M. Daubenton, qui est à la tète de la ferme avec un traitement de 6,000 livres par an, professe l'économie rurale, surtout en ce qui regarde les moutons dont un troupeau est gardé pour démonstration. Il y a une vaste salle, bien aménagée pour la dissection des chevaux et autres animaux ; un grand cabinet où sont conservées dans l'esprit-de-vin les parties les plus intéressantes de leur corps et aussi celles qui montrent l'effet des maladies. C'est une grande richesse. Cet établissement et un autre semblable près de Lyon ne demandent ( sauf les additions de 1783 ) que la somme modérée de 60,000 livres ( 2,600 liv. st. ), comme il résulte des écrits de M. de Necker ; d'où il paraîtrait ( comme dans beaucoup d'autres cas ) que ce qui est le plus utile est aussi ce qui coûte le moins. On y compte à présent cent élèves de toutes les provinces de France comme de tous les pays de l'Europe, excepté I'Angleterre, étrange exception quand on voit la grossière ignorance de nos vétérinaires, et que tous les frais pour entretenir un jeune homme ici ne sont que de 100 louis par an pendant les quatre années que dure le cours. Quant à la ferme, elle est sous la direction d'un grand naturaliste, haut placé dans les académies, et dont le nom est célèbre par toute l'Europe pour son mérite dans les branches supérieures de la science. Attendre une pratique sûre de telles gens dénoterait en moi bien peu de connaissance de la nature humaine. Ils croiraient probablement au-dessous d'eux et de leur position dans le monde d'être bons laboureurs, bons sarcleurs de navets, bons bergers ; je trahirais par conséquent mon ignorance de la vie, si j'exprimais la moindre surprise d'avoir trouvé cette ferme dans un tel état, que j'aime mieux l'oublier que la décrire. Vu le soir un champ cultivé avec beaucoup plus de succès, mademoiselle Saint-Huberti dans la Pénélope de Piccini.
19/10/1787
Le 18 octobre 1787
Les Gobelins sont sans aucun doute, la première manufacture de tapisseries du monde ; un roi peut seul en soutenir de pareilles. Le soir, vu la Métromanie, cette incomparable comédie de Piron, très bien jouée. Plus je vois le théâtre français, plus je l'aime, et je n'hésite pas un moment à le préférer de beaucoup au nôtre. Auteurs, acteurs, édifices, mise en scène, décors, musique, ballets, prenez le tout en masse, il n'y a rien d'égal à Londres. Nous avons certainement quelques brillants de première eau ; mais, tout mis en balance, ce n'est pas le plateau de l'Angleterre qui l'emporte. J'écris ce passage d'un coeur plus léger que je ne le ferais s'il me fallait donner la palme à la charrue française.
18/10/1787
Le 17 octobre 1787
Visite à M. l'abbé Messier, astronome du roi et de l'Académie des sciences ; visité l'exposition de l'Académie de peinture au Louvre. Pour un beau tableau d'histoire dans nos expositions de Londres, il y en a ici dix : c'est beaucoup plus qu'il n'en faut pour contre-balancer la différence entre une exposition annuelle et une bisannuelle. Dîné aujourd'hui dans une société dont la conversation a été entièrement politique. La Requête au Roi de M. de Calonne a paru ; tout le monde la lit et la discute. On semble cependant généralement d'accord que, sans se décharger lui-même de l'accusation d'agiotage, il a jeté sur les épaules de Monseigneur l'archevêque de Toulouse, premier ministre actuel, un fardeau non petit, et que celui-ci doit se trouver dans un singulier embarras pour repousser cette attaque. Mais l'un et l'autre sont condamnés par tous et en bloc, comme absolument incapables de faire face aux difficultés d'une époque si critique. Toute la compagnie semblait imbue de cette opinion, que l'on est à la veille de quelque grande révolution dans le gouvernement, que tout l'indique : les finances en désordre, avec un déficit impossible à combler sans l'aide des états généraux du royaume, sans que l'on ait une idée précise des conséquences de leur réunion : aucun ministre soit au pouvoir, soit au dehors, ayant assez de talents pour promettre d'autres remèdes que des palliatifs ; sur le trône, un prince dont les dispositions sont excellentes, mais à qui font défaut les ressources d'esprit qui lui permettraient de gouverner par lui-même dans un tel moment ; une cour enfoncée dans le plaisir et la dissipation, ajoutant à la détresse générale au lieu de chercher une position plus indépendante ; une grande fermentation parmi les hommes de tous les rangs qui aspirent à du nouveau sans savoir quoi désirer, ni quoi espérer ; en outre, un levain actif de liberté qui s'accroît chaque jour depuis la révolution d'Amérique : voilà une réunion de circonstances qui ne manquera pas de provoquer avant peu un mouvement, si quelque main ferme, de grands talents et un courage inflexible ne prennent le gouvernail pour guider les événements et non pas se laisser emporter par eux. Il est remarquable que jamais pareille conversation ne s'engage sans que la banqueroute n'en soit le sujet ; on se pose à son propos cette question curieuse : Occasionnerait-elle une guerre civile et la chute complète du gouvernement ? Les réponses que j'ai reçues me paraissent justes ; une telle mesure, conduite par un homme capable, vigoureux et ferme, ne causerait certainement ni l'une ni l'autre. Mais, essayée par un autre, elle les amènerait très probablement toutes les deux. On tombe d'accord que les états ne peuvent s'assembler sans qu'il en résulte une liberté plus grande ; mais je rencontre si peu d'hommes qui aient des idées justes à cet égard, que je me demande l'espèce de liberté qui en naîtrait. On ne sait quelle valeur donner aux privilèges du peuple ; quant à la noblesse et au clergé, si la révolution ajoutait quelque chose en leur faveur, je suis d'avis qu'elle ferait plus de mal que de bien. [ Je souris, en transcrivant ces lignes, de quelques appréciations que les événements survenus depuis ont placées dans un jour très singulier. Je ne change rien à aucun de ces passages : ils montrent quelle était, avant la Révolution, sur les sujets les plus importants, l'opinion de la France ; les événements ne les ont rendus que plus intéressants. -- Juin 1790. ( Note de l'Auteur. ) ]
17/10/1787
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