Le 1er septembre 1789

Tour d'Aigues est à 20 milles nord d'Aix, de l'autre côté de la Durance, que nous passâmes dans un bac. Le pays, auprès du château, est accidenté et pittoresque et devient montagneux à 5 ou 6 milles de là. Le président me reçut d'une façon très amicale ; la simplicité de ses manières lui donne une dignité pleine de naturel : il est très amateur d'agriculture et de plantations. L'après-midi se passa à visiter sa ferme et ses beaux bois, qui font exception dans cette province si nue. Le château, avant qu'il eût été incendié par accident en grande partie, doit avoir été un des plus considérables de France ; mais il n'offre plus à présent qu'un triste spectacle. Le baron a beaucoup souffert de la révolution ; une grande étendue de terres, appartenant autrefois absolument à ses ancêtres, avait été donnée à cens ou pour de semblables redevances féodales, de sorte qu'il n'y a pas de comparaison entre les terres ainsi concédées et celles demeurées immédiates dans la famille. La perte des droits honorifiques est bien plus considérable qu'elle ne paraît, c'est la ruine totale des anciennes influences. Il était naturel d'en espérer quelque compensation aisée à établir, mais la déclaration de l'Assemblée nationale n'en alloue aucune, et l'on ne sait que trop dans ce château que les redevances matérielles que l'Assemblée avait déclarées rachetables se réduisent à rien, sans l'ombre d'une indemnité. Le peuple est en armes et très agité dans ce moment. La situation de la noblesse dans ce pays est terrible : elle craint qu'on ne lui laisse rien que les chaumières épargnées par l'incendie, que les métayers s'emparent des fermes sans s'acquitter de la moitié du produit, et qu'en cas de refus, il n'y ait plus ni lois ni autorité pour les contraindre. Il y a cependant ici une nombreuse et charmante société, d'une gaieté miraculeuse quand on songe aux temps, à ce que perd un si grand seigneur, qui a reçu de ces ancêtres tant de biens, dévorés maintenant par la révolution. Ce château superbe, même dans sa ruine, ces bois antiques, ce parc, tous ces signes extérieurs d'une noble origine et d'une position élevée, sont, avec la fortune et même la vie de leurs maîtres, à la merci d'une populace armée. Quel spectacle ! Le baron a une belle bibliothèque bien remplie, une partie est entièrement consacrée aux livres et aux brochures publiés sur l'agriculture dans toutes les langues de l'Europe. Sa collection est presque aussi nombreuse que la mienne. -- 20 milles.

Le 31 août 1789

Aix. Beaucoup de maisons manquent de vitres aux fenêtres. Les femmes portent des chapeaux d'homme, mais pas de sabots. Rendu visite à Aix à M. Gibelin, que les traductions des ouvrages du docteur Priestley et des Philosophical transactions ont rendu célèbre. Il me reçut avec cette politesse simple et avenante naturelle à son caractère ; il paraît être très affable. Il fit tout en son pouvoir pour me procurer les renseignements dont j'avais besoin, et il m'engagea à l'accompagner le lendemain à la Tour d'Aigues, pour voir le baron de ce nom, président du parlement d'Aix, pour lequel j'avais aussi des lettres. Ses essais dans les Trimestres de la Société d'agriculture de Paris prennent rang parmi les écrits les plus remarquables sur l'économie rurale que cette publication contienne.

Le 30 août 1789

J'avais oublié de remarquer que, depuis quelques jours, j'ai été ennuyé par la foule de paysans qui chassent. On dirait qu'il n'y a pas un fusil rouillé en Provence qui ne soit à l'oeuvre, détruisant toute espèce d'oiseaux. Les bourres ont sifflé cinq ou six fois à mes oreilles, ou sont tombées dans ma voiture. L'Assemblée nationale a déclaré chacun libre de chasser le gibier sur ses terres, et en publiant cette déclaration absurde telle qu'elle est, bien que sage en principe, parce qu'aucun règlement n'assure ce droit à qui il appartient, a rempli, me dit-on partout, la France entière d'une nuée de chasseurs insupportables. Les mêmes effets ont suivi les déclarations relatives aux dîmes, taxes, droits féodaux, etc., etc. On parle bien dans ces déclarations de compensations et d'indemnités, mais une populace ingouvernable saisit les bienfaits de l'abolition en se riant des obligations qu'elle impose. Parti au lever du jour pour Salon, afin de voir la Crau, une des parties les plus curieuses de la France par son sol, ou plutôt à cause de son manque de sol, car elle est couverte de pierres fort semblables à des galets : elle nourrit cependant de nombreux moutons. Visité les améliorations que M. Pasquali tente sur ses terres ; il entreprend de grandes choses, mais à la grosse : j'aurais voulu le voir et m'entretenir avec lui, malheureusement il n'était pas à Salon. Passé la nuit à Saint-Canat. -- 40 milles.

Le 29 août 1789

Les environs de Lille m'enchantent ; de belles routes plantées d'arbres qui en font des promenades partent de cette ville comme d'une capitale, et la rivière se divise en tant de branches et conduites avec tant de soins, qu'il en résulte un effet délicieux, surtout pour celui dont l'oeil sait reconnaître les bienfaits de l'irrigation.

Fontaine de Vaucluse, presque aussi célèbre, que celle d'Hélicon et à juste titre. On traverse une vallée que n'égale pas le tableau qu'on se fait de Tempé ; la montagne qui se dresse perpendiculairement présente à ses pieds une belle et immense caverne à moitié remplie par une eau dormante, mais limpide ; c'est la fameuse fontaine ; dans d'autres saisons elle remplit toute la caverne et bouillonne comme un torrent à travers les rochers ; son lit est marqué par la végétation. A présent l'eau, ressort, à 200 yards plus bas, de masses de rochers, et, à très peu de distance, forme une rivière considérable détournée immédiatement par les moulins et les irrigations. Sur le haut d'un roc, auprès du village, mais au-dessous de la montagne, il y a une ruine appelée par le peuple le château de Pétrarque, qui, nous dit-on, était habité par M. Pétrarque et madame Laure.

Ce tableau est sublime ; mais ce qui le rend vraiment intéressant pour notre coeur, c'est la célébrité qu'il doit au génie. La puissance qu'ont les rochers, les eaux et les montagnes de captiver notre attention et de bannir de notre sein les insipides préoccupations de la vie ordinaire, ne tient pas à la nature inanimée elle-même. Pour donner de l'énergie à de telles sensations, il faut la vie prêtée par la main créatrice d'une forte imagination : décrite par le poète ou illustrée par le séjour, les actions, les recherches ou les passions des grands génies, la nature vit personnifiée par le talent, et attire l'intérêt qu'inspirent les lieux que la renommée a consacrés.

Orgon. -- Quité le territoire du pape en traversant la Durance J'ai visité l'essai de navigation de Boisgelin, ouvrage entrepris par l'archevêque d'Aix. C'est un noble projet parfaitement exécuté là où il est fini ; pour le faire, on a percé une montagne sur une longueur d'un quart de mille, effort comparable à ce qu'on n'a jamais tenté dans ce genre. Voilà cependant bien des années qu'on n'y travaille plus, faute d'argent. -- Le vent de bise a passé ; il souffle sud-ouest maintenant, et la chaleur est devenue grande ; ma santé s'en est remise à un point qui prouve combien ce vent m'est contraire, même au mois d'août. -- 20 milles.

Le 28 août 1789

Visite au père Brouillony, visiteur provincial, qui, avec, la plus grande obligeance, me mit en rapport avec les personnes les plus capables en agriculture. De la roche où s'élève le palais du légat, on jouit d'une admirable vue des sinuosités du Rhône ; ce fleuve forme deux grande îles, arrosées et couvertes, comme le reste de la plaine, de mûriers, d'oliviers et d'arbres à fruits, les montagnes de la Provence, du Dauphiné et du Languedoc bornant l'horizon. J'ai été frappé de la ressemblance des femmes d'ici avec les Anglaises. Je ne pouvais d'abord me rendre compte en quoi elle consistait ; mais c'est dans la coiffure : elles se coiffent d'une manière tout à fait différente des autres Françaises. [ Nous avons été, comme vous, frappés de la ressemblance des femmes d'Avignon avec les Anglaises, mais elle nous parut venir de leur teint, qui est naturellement plus beau que celui des autres Françaises, plutôt que de leur coiffure, qui diffère autant de la nôtre que de celle de leurs compatriotes. ( Note d'une dame de mes amies. ) ( Note de l'auteur. ) ]. Une particularité plus à l'avantage du pays, c'est qu'on ne porte pas de sabots, je n'en ai pas vu non plus en Provence. Je me suis souvent plaint de l'ignorance de mes commensaux à table d'hôte, c'est bien pis ici : la politesse française est proverbiale, mais elle n'est certainement pas sortie des moeurs de ceux qui fréquentent les auberges. On n'aura pas, une fois sur cent, la moindre attention pour un étranger, parce qu'il est étranger. La seule idée politique qui ait cours chez ces gens-là est que, si les Anglais attaquent la France, il y a un million d'hommes armés pour les recevoir ; et leur ignorance ne semble pas distinguer un homme armé pour défendre sa maison de celui qui combat loin de sa terre natale. Sterne l'a bien remarqué, leur compréhension surpasse de beaucoup leur pouvoir de réfléchir. Ce fut en vain que je leur fis des questions comme les suivantes : Si une arme à feu, rouillée, dans les mains d'un bourgeois en faisait un soldat ? quand les soldats leur avaient manqué pour faire la guerre ? si jamais il leur avait manqué autre chose que de l'argent ? si la transformation d'un million d'hommes en porteurs de mousquets le rendrait plus abondant ? si le service personnel ne leur semblait pas une taxe ? si, par conséquent, la taxe payée par le service d'un million d'hommes aiderait à en payer d'autres plus utiles ? si la régénération du royaume, en mettant les armes à la main a un million d'hommes, avait rendu l'industrie plus active, la paix intérieure plus assurée, la confiance plus grande et le crédit plus ferme ? Enfin je les assurai que, si les Anglais les attaquaient en ce moment, la France jouerait probablement le rôle le plus malheureux qu'elle ait connu depuis le commencement de la monarchie. « Mais, poursuivais-je, l'Angleterre, malgré l'exemple que vous lui avez donné dans la guerre d'Amérique, dédaignera une telle conduite ; elle voit avec peine la constitution que vous vous faites, parce qu'elle la croit mauvaise ; mais, quoi que vous établissiez, Messieurs, vous n'aurez de vos voisins que des voeux de réussite, pas un obstacle. » Ce fui en vain, ils étaient persuadés que leur gouvernement était le meilleur du monde, que c'était une monarchie et non une république, ce que je contestai ; que les Anglais le croyaient excellent et qu'ils aboliraient très certainement leur chambre des lords ; je les laissai se complaire dans un espoir si bien fondé. Arrivé le soir à Lille ( Lisle ), dont le nom s'est perdu dans la splendeur de celui de Vaucluse. Impossible de voir de plus belles cultures, de meilleures irrigations et un sol plus fertile que pendant ces seize milles. La situation de Lille est fort jolie. Au moment d'y entrer, je trouvai de belles allées d'arbres entourées de cours d'eau murmurant sur des cailloux ; des personnes parfaitement mises étaient réunies pour jouir de la fraîcheur du soir, dans un endroit que je croyais être un village de montagnes. Ce fut pour moi comme une scène féerique. « Allons, disais-je, quel ennui de quitter ces beaux bois et ces eaux courantes pour m'enterrer dans quelque ville sale, pauvre, puante, étouffant entre ses murs, l'un des contrastes les plus pénibles à mes sentiments ! » Quelle agréable surprise ! l'auberge était hors de la ville, au milieu de ce paysage que j'avais admiré, et, de plus, une excellente auberge. Je me promenai pendant une heure au clair de la lune, sur les bords de ce ruisseau célèbre, dont les flots couleront toujours dans une oeuvre de mélodieuse poésie. Je ne rentrai que pour souper, on me servit les truites les plus exquises et les meilleures écrevisses du monde. Demain je verrai cette fameuse source. -- 16 milles.

Le 27 août 1789

Avignon. Soit pour avoir vu ce nom si souvent répété dans l'histoire du moyen âge, soit les souvenirs du séjour des papes, soit plus encore la mention qu'en fait Pétrarque. dans ses poèmes, qui dureront autant que l'élégance italienne et les sentiments du coeur humain, je ne saurais le dire, mais j'approchais de cette ville avec un intérêt, une attente, que peu d'autres ont excité en moi. La tombe de Laure est dans l'église des Cordeliers ; ce n'est qu'une dalle portant une image à moitié effacée, et une inscription en caractères gothiques ; une seconde fixée dans le mur montre les armes de la famille de Sade. Incroyable puissance du talent quand il s'emploie à décrire des passions communes à tous les coeurs ! Que de millions de jeunes filles, belles comme Laure aussi tendrement aimées, qui, faute d'un Pétrarque, ont vécu et sont mortes dans l'oubli ! tandis que des milliers de voyageurs, guidés par ces lignes impérissables, viennent, poussés par des sentiments que le génie seul peut exciter, mêler leurs soupirs à ceux du poète qui, a voué ces restes à l'immortalité ! J'ai vu dans la même église un monument au brave Crillon, j'ai visité aussi d'autres églises et d'autres tableaux ; mais à Avignon, c'est toujours Laure et Pétrarque qui dominent. -- 19 milles.

Le 26 août 1789

Il ne devient guère meilleur du côté d'Orange ; une chaîne de montagnes borde l'horizon sur la gauche, on ne voit rien du Rhône. Dans cette dernière ville, on voit les ruines d'un édifice romain de 60 à 80 pieds de haut, que l'on prend pour un cirque ; d'un arc de triomphe, dont les beaux ornements n'ont pas tout à fait disparu, et, dans une maison pauvre, un beau pavé très bien conservé, mais inférieur à celui de Nîmes. Le vent de bise a soufflé très fort ces derniers jours, sous un ciel clair, tempérant les chaleurs, qui sans lui seraient accablantes. Je ne sais si la santé des Français s'en accommode, mais il a sur la mienne un effet diabolique, je me sentais comme prêt à tomber malade, le corps dans un malaise nouveau pour moi. Ne pensant pas au vent, je ne savais à quoi l'attribuer, mais la coïncidence des deux choses me fit voir leur rapport comme probable ; l'instinct, en outre, beaucoup plus que la raison, me fait m'en garder autant que possible. Vers quatre ou cinq heures, le matin, il est si âpre qu'aucun voyageur ne se met en chemin. Il est plus pénétrant que je ne l'aurais imaginé ; les autres vents arrêtent la transpiration, celui-ci semble vous dessécher jusqu'à la moelle des os. -- 20 milles.

Le 25 août 1789

Traversé le Rhône au château de Rochemaure. Ce château s'élève sur un rocher de basalte, presque perpendiculaire, décelant, par sa structure prismatique, son origine ignée. Voyez les Recherches de M. Faujas. L'après-midi, gagné Pierrelatte au milieu d'un pays stérile et sans intérêt, bien inférieur aux environs de Montélimart. -- 22 milles.

Le 23 août 1789

Accompagné M. Faujas à sa terre de l'Oriol ( Loriol ), à 15 milles nord de Montélimart ; il est en train de bâtir une belle maison. Je fus content de voir sa ferme monter à 280 septerées de terre ; ma satisfaction eût été plus grande si je n'y avais pas trouvé un métayer. M. Faujas me plaît beaucoup ; la vivacité, l'entrain, le phlogistique de son caractère ne dégénèrent pas en légèreté ni en affectation ; il poursuit obstinément un sujet, et montre que ce qui lui plaît dans la conversation, c'est l'éclaircissement d'un point douteux par l'échange et l'examen consommé des idées qui s'y rapportent, et non pas cette vaine montre de facilité de parole qui n'amène aucun résultat. Le lendemain, M. l'abbé Bérenger vint avec un autre monsieur passer la journée ; on alla visiter sa ferme. C'est un excellent homme, qui me convient beaucoup ; il est curé de la paroisse et préside le conseil permanent. Il est à présent enflammé d'un projet de réunir les protestants à son église, et il nous parla avec bonheur du pouvoir qu'il avait eu de leur persuader de se mêler comme des frères à leurs concitoyens dans l'église catholique pour chanter le Te Deum, le jour des actions de grâces générales pour l'établissement de la liberté ; ils y avaient consenti par égard pour son caractère personnel. Sa conviction est ferme que chaque parti cédant un peu et adoucissant ou retranchant ce qu'il y a de trop blessant pour l'autre, ils pourront parvenir à un complet accord. Cette idée est si généreuse que je doute qu'elle convienne à la multitude, indocile à la voix de la raison, mais soumise à des futilités et à des cérémonies, et attachée à sa religion en raison des absurdités qu'elle y trouve. Il n'y a pas pour moi le moindre doute que la populace anglaise serait plus scandalisée de voir délaisser le symbole de saint Athanase, que tout le banc des évêques dont les lumières pourraient être une réflexion exacte de celles de la Couronne. M. l'abbé Bérenger vient d'achever un mémoire pour l'Assemblée nationale, dans lequel il propose son projet d'union des deux églises, et il a l'intention d'y ajouter une clause pour faire autoriser le mariage des prêtres. Il lui semblait évident que l'intérêt de la morale et celui de la nation demandaient que, cessant de rester isolé, le clergé partageât les relations et les attachements de ses concitoyens. Il faisait voir combien était triste la vie d'un curé de campagne, et, flattant mes goûts, il avançait que personne ne pouvait se livrer a la culture sans l'espoir de voir ses travaux continués par ses héritiers. Il me montra son mémoire, et je vis avec grand plaisir la bonne harmonie qui régnait entre gens des deux confessions, grâce, sans doute, à d'aussi bons curés. Le nombre des protestants est très considérable dans ce pays. Je l'engageai fortement à mettre à exécution son plan de mémoire sur le mariage, en l'assurant que, dans les circonstances actuelles, le plus grand honneur reviendrait à tous ceux qui soutiendraient ce mémoire, qu'on devait considérer comme la revendication des droits de l'humanité violemment et injurieusement déniés au grand détriment de la nation. Hier, avec M. Faujas de Saint-Fond, nous sommes passés près d'une congrégation de protestants, assemblés comme des druides sous cinq ou six beaux chênes, pour offrir leurs actions de grâces au Père qui leur donne le bonheur et l'espérance. Sous un semblable ciel, quel temple de pierre et de ciment pourrait égaler la dignité de celui-ci que leur a préparé la main du Dieu qu'ils révèrent ? Voici un des jours les mieux remplis que j'aye passés en France : nous avons dîné longuement et en fermiers, nous avons bu à l'anglaise au progrès de la charrue, et nous avons si bien parlé agriculture que j'aurais voulu avoir mes voisins de Suffolk pour partager ma satisfaction. Si M. Faujas de Saint-Fond vient en Angleterre, je le leur présenterai avec plaisir. -- Retourné le soir à Montélimart. -- 30 milles.

Le 22 août 1789

Ayant une lettre pour M. Faujas de Saint-Fond, le célèbre naturaliste, auquel le monde doit plusieurs ouvrages importants sur les volcans, les aérostats et d'autres sujets de l'étude de la nature, j'eus la satisfaction d'apprendre, en le demandant, qu'il était à Montélimart, et de voir, en lui rendant visite, un homme de sa valeur bien logé et paraissant dans l'aisance. Il me reçut avec cette politesse franche qui fait partie de son caractère, et me présenta sur-le-champ à M. l'abbé Bérenger, qui est un de ses voisins de campagne et un excellent cultivateur, et à un autre monsieur qui partage les mêmes goûts. Le soir, il m'emmena faire visite à une dame de ses amies adonnée aux mêmes recherches, madame Cheinet, dont le mari est membre de l'Assemblée nationale ; s'il a le bonheur de rencontrer à Versailles une dame aussi accomplie que celle qu'il a laissée à Montélimart, sa mission ne sera pas stérile et il pourra s'employer mieux qu'à voter des régénérations. Cette dame nous accompagna dans une promenade aux environs, et je fus enchanté de la trouver excellente fermière, très habile dans la culture, et tout à fait disposée à répondre à nos questions, particulièrement sur la culture de la soie. La naïveté de ce caractère et l'agréable conversation de cette personne avaient un charme qui m'aurait rendu délicieux un plus long séjour ici ; mais la charrue !...

Le 21 août 1789

M. de Boissière, voulant avoir mon avis sur les améliorations à faire dans une ferme qu'il avait achetée à six ou sept milles de Berg, sur la route de Viviers, où j'allais, il m'accompagna jusque-là. Je lui conseillai d'en enclore bien une partie chaque année, finissant avec soin la chose commencée avant de passer à une autre, ou de ne pas s'en mêler du tout ; puis je le prémunis contre l'abus de l'écobuage. Je crains cependant que son homme d'affaires ne l'emporte sur le fermier anglais. J'espère qu'il aura reçu la graine de navets que je lui ai envoyée. Dîné à Viviers et passé le Rhône. L'arrivée à l'Hôtel de Monsieur, grand et bel établissement à Montélimart, après les auberges du Vivarais où il n'y a que de la saleté, des punaises et des buffets mal garnis, ressemblait au passage d'Espagne en France : le contraste est frappant, et je me frottai les mains d'être de nouveau dans un pays chrétien, chez les milords Ninchitreas et les miladis Bettis de M. Chabot [ Ici l'auteur n'est pas compréhensible, même pour ses compatriotes. -- ZIMMERMAN. ] -- 23 milles.

Le 20 août 1789

Mêmes montagnes imposantes jusqu'à Villeneuve-de-Berg. La route, pendant un demi-mille, passe au-dessous d'une immense masse de lave basaltiques, offrant différentes configurations et reposant sur des colonnes régulières ; au centre s'avance un grand promontoire. La hauteur, la forme, le caractère volcanique, pris par toute cette masse, présentent un spectacle magnifique aux yeux du vulgaire comme à ceux du savant. Au moment d'entrer à Aubenas, me trompant sur la route, qui n'est qu'à moitié finie, il me fallut tourner : c'était un terrain en pente et il y a rarement de parapets. Ma jument française a le malheur de reculer trop tout d'un coup, quand elle s'y met ; elle ne s'en fit pas faute en ce moment et nous fit rouler, la chaise de poste, elle et moi, dans le précipice ; la fortune voulut qu'en cet endroit la montagne offrît une sorte de plate-forme inférieure qui ne nous laissa tomber que d'environ 5 pieds. Je sautai de la voiture et tombai sans me faire de mal ; la chaise fut culbutée et la jument jetée sur le flanc et prise dans les harnais, ce qui la retint de tomber de soixante pieds de haut. Heureusement elle resta tranquille ; elle se serait débattue que la chute eût été imminente. J'appelai à mon aide quelques chaufourniers qui consentirent à grand'peine à se laisser diriger, en abandonnant chacun son plan particulier d'où il n'aurait pu résulter que du mal. Nous retirâmes d'abord la jument, puis la chaise fut relevée et la plus grande difficulté fut de ramener l'une et l'autre sur la route. C'est le plus grand risque que j'aie jamais couru. Quel pays pour s'y casser le cou ! Rester six semaines ou deux mois au Cheval blanc d'Aubenas, auberge qui serait le purgatoire d'un de mes pourceaux, seul, sans un parent, ni un ami, ni un domestique, au milieu de gens dont il n'y a pas un sur soixante qui parle français ! Grâces soient rendues à la bonne Providence qui m'en a préservé ! Quelle situation ! j'en frémis plus en y réfléchissant que je ne faisais en tombant dans le précipice. Je donnai aux sept hommes qui m'entouraient un petit écu de trois livres qu'ils refusèrent, pensant avec sincérité que c'était beaucoup trop. J'ai fait réparer mes harnais à Aubenas et visité, sans sortir de la ville, des moulins pour le dévidage de la soie qui sont considérables.

Villeneuve-de-Berg. -- J'ai été traqué immédiatement par la milice bourgeoise. Où est votre certificat ? Puis la difficulté ordinaire : qu'il ne contenait pas de signalement. Pas de papiers ? La chose était, disaient-ils, de grande importance, et chacun d'eux parlait comme s'il se fût agi d'un bâton de maréchal. Ils m'accablèrent de questions et finirent par me déclarer suspect, ne pouvant concevoir qu'un fermier de Suffolk vînt voyager dans le Vivarais. Avait-on jamais entendu parler de voyages entrepris par intérêt pour l'agriculture ? Il fallait emporter mon passe-port à l'Hôtel de ville, assembler le conseil permanent et mettre un homme de faction à ma porte. Je leur répondis qu'ils pouvaient faire ce que bon leur semblait, pourvu qu'ils ne m'empêchent pas de dîner, parce que j'avais faim ; ils se retirèrent. A peu près une demi-heure ensuite, un homme de bonne mine, croix de Saint-Louis, vint me faire quelques questions très polies et ne sembla pas conclure de mes réponses qu'il y eût en ce moment de conspiration très dangereuse entre Marie-Antoinette et A. Young. Il sortit en me disant qu'il espérait que je n'aurais à rencontrer aucune difficulté. Une autre demi-heure se passa et un soldat vint me prendre pour me conduire à l'Hôtel de ville, où le conseil était assemblé. On me posa de nombreuses questions, et j'entendis quelquefois s'étonner qu'un fermier anglais voyageât si loin pour observer l'agriculture, mais d'une manière convenable et bienveillante ; et quoique ce voyage parût aussi nouveau que celui de ce philosophe ancien qui faisait le tour du monde monté sur une vache et se nourrissant de son lait, on ne trouva rien d'invraisemblable dans mon récit, mon passe-port fut signé, on m'assura de tous les bons offices dont je pourrais avoir besoin, et ces messieurs me congédièrent en hommes bien élevés. Je leur contai la façon dont j'avais été traité à Thuytz, ils la condamnèrent fortement. Saisissant l'occasion, je leur demandai où se trouvait Pradel ( Pradelles ), terre d'Olivier de Serres, le fameux écrivain français sur l'agriculture du temps d'Henri IV. On me fit voir sur-le-champ par la fenêtre sa maison de ville, en ajoutant que Pradelles était à moins d'une demi-lieue. Comme c'était une des choses que j'avais notées avant de venir en France, je ne fus pas peu satisfait de ces renseignements. Pendant cet interrogatoire, le maire m'avait présenté à un monsieur qui avait fait une traduction de Sterne ; à mon retour à l'auberge je vis que c'était M. de Boissière, avocat général au parlement de Grenoble. Je ne voulus pas quitter cette ville sans connaître un peu une personne qui s'était distinguée plus d'une fois par sa connaissance de la littérature anglaise : j'écrivis donc un billet où je lui demandai la faveur de m'accorder un entretien avec un homme qui avait fait parler à notre inimitable auteur la langue du peuple qu'il aimait tant. M. de Boissière vint immédiatement, m'emmena chez lui, me présenta à sa femme et à quelques amis, et comme je montrais beaucoup d'intérêt pour ce qui avait rapport à Olivier de Serres, il me proposa une promenade à Pradelles. On croira aisément que cela entrait trop bien dans mes goûts pour refuser, et j'ai rarement passé de soirée plus agréable. Je contemplais la demeure de l'illustre père de l'agriculture française, de l'un des plus grands écrivains sur cette matière qui eussent alors paru dans le monde, avec cette vénération que ceux-là sentent seuls qui se sont adonnés à quelques recherches particulières et dont ils savourent en de tels moments les plus exquises jouissances. Je veux ici rendre honneur à sa mémoire, deux cents ans après ses efforts. C'était un excellent cultivateur et un excellent patriote, et Henri IV ne l'eût pas choisi comme l'agent principal de son grand projet de l'introduction de la culture des mûriers en France, sans sa renommée considérable, renommée gagnée à juste titre, puisque la postérité l'a confirmée. Il y a trop longtemps qu'il est mort pour se faire une idée précise de ce que devait être la ferme. La plus grande partie se trouve sur un sol calcaire ; il y a près du château un grand bois de chênes, beaucoup de vignes et des mûriers en abondance, dont quelques-uns sont assez vieux pour avoir été plantés de la main vénérable de l'homme de génie qui a rendu ce sol classique. Le domaine de Pradelles, dont le revenu est d'environ 5,000 livres ( 218 liv. st. 15 sh. ), appartient à présent au marquis de Mirabel, qui le tient de sa femme, descendante des de Serres. J'espère qu'on l'a exempté de taxes à tout jamais ; celui qui, dans ses écrits, a posé les fondements de l'amélioration d'un royaume, devrait laisser à sa postérité quelques marques de la gratitude de ses concitoyens. Quand on montra, comme on me l'a montrée, la ferme de Serres à l'évêque actuel de Sisteron, il remarqua que la nation devrait élever une statue à la mémoire de ce grand génie: le sentiment ne manque pas de mérite, quoiqu'il ne dépasse pas en banalité l'offre d'une prise de tabac ; mais si cet évêque a en main une ferme bien cultivée, il lui fait honneur. Soupé avec monsieur et madame de Boissière, etc., et joui d'une agréable conversation. -- 21 milles.

Le 19 août 1789

Les forêts de pins sont très grandes près de Thuytz ( Thueyts ) ; il y a des scieries, une roue d'engrenage qui, poussant les pièces de bois, dispense d'employer un homme à cette besogne ; c'est un grand progrès sur ce qui se fait aux Pyrénées. Passé près d'une magnifique route neuve sur le versant d'immenses montagnes de granit, des châtaigniers se voient partout, étendant une verdure luxuriante sur des roches nues où il n'y a pas de terre. On sait que ce bel arbre aime les sols volcaniques ; il y en a de remarquables, j'en mesurai un de quinze pieds de circonférence à cinq pieds du sol ; beaucoup ont de neuf à dix pieds, avec une hauteur de cinquante à soixante pieds. A Maisse ( Mayres ), la belle route fait place à une autre route presque naturelle, qui traverse le rocher pendant quelques milles ; mais elle reprend environ 1/2 mille avant Thuytz ; elle égale tout ce que l'on peut voir. Formée de matériaux volcaniques, elle a quarante pieds de largeur, sans un caillou ; c'est une surface de niveau cimentée par la nature. On m'assura qu'un espace de 1,800 toises, soit 2 milles 1/2, avait coûté 180,000 liv. ( 8,250 liv. ). Elle conduit, comme d'habitude, à une misérable auberge, mais l'écurie est large, et sous tous les rapports, l'établissement de M. Grenadier surpasse celui des demoiselles Pichot. Les mûriers font ici leur apparition, et avec eux les mouches ; c'est le premier jour où je m'en sois trouvé incommodé. A Thuytz, je me proposais de passer un jour pour aller à quatre milles de là visiter la Montagne de la Coup au Colet d'Aiza, [ Montagne de la Coste, au Coulet d'Ayzac ( carte de Cassini ). ] dont M. Faujas de Saint-Fond a donné une vue remarquable dans ses Recherches sur les volcans éteints. Je commençai mes dispositions en me procurant un guide et une mule pour le lendemain. A l'heure du dîner, le guide et sa femme vinrent me trouver et semblèrent désapprouver mes projets par les difficultés qu'ils élevaient à chaque moment ; comme je les avais questionnés sur le prix des vivres et d'autres choses, je suppose qu'ils me regardaient comme suspect, et me crurent de mauvaises intentions. Je tins bon cependant ; on me dit alors qu'il fallait prendre deux mules. « Très bien, ayez-en deux ! » Ils revinrent ; il n'y avait pas d'homme pour conduire ; à cela venaient s'ajouter de nouvelles expressions de surprise sur mon désir de voir des montagnes qui ne me regardaient en rien. Enfin, après avoir fait des difficultés à tout ce que je disais, ils me déclarèrent tout uniment que je n'aurais ni mule ni guide, et d'un air à ne me laisser aucun espoir. Environ une heure après, vint un messager très poli du marquis de Deblou, seigneur de la paroisse, qui, ayant su qu'il y avait à l'auberge un Anglais très désireux de visiter les volcans, me proposait de faire une promenade avec moi. J'acceptai son offre avec empressement, et prenant sur-le-champ la direction de sa demeure, je le rencontrai en chemin. Je lui expliquai mes motifs et les difficultés que j'avais rencontrées ; il me dit alors que mes questions avaient inspiré les soupçons les plus absurdes aux gens du pays, et que les temps étaient si critiques, qu'il me conseillait de m'abstenir de toute excursion hors de la grande route à moins qu'on ne montrât de l'empressement à me satisfaire en cela. Dans un autre moment, il eût été heureux de me conduire lui-même ; mais à présent, on ne saurait avoir trop de prudence. Impossible de résister à de telles raisons ; mais quelle mortification de laisser sans les voir les traces volcaniques les plus curieuses du pays ! car dans le dessin de M. de Saint-Fond, les contours du cratère sont aussi distincts que si la lave coulait encore. Le marquis me montra alors son jardin et son château, au milieu des montagnes ; derrière se trouve celle de Gravenne, volcan éteint selon toutes probabilités quoique le cratère soit difficile à distinguer. En causant avec lui et un autre monsieur sur l'agriculture, et particulièrement sur le produit des mûriers, ils me citèrent une petite pièce de terre qui, par la soie seule, donnait chaque année 120 liv. ( 5 liv. st. 5 s. ); comme elle était près du chemin, nous y entrâmes. Sa petitesse me frappa comparée à son produit ; je la parcourus pour voir ce qu'elle contenait, et j'en pris note dans mon portefeuille. Peu après, à la brune, je pris congé de ces messieurs et rentrai à l'auberge. Mes actions avaient eu plus de témoins que je n'imaginais, car à onze heures, une bonne heure après que je m'étais endormi, un piquet de vingt hommes de la milice bourgeoise, armés de fusils, d'épées, de sabres et de piques, entra dans ma chambre et entoura mon lit selon les ordres du chef, qui me demanda mon passe port mais qui ne parlait pas anglais. Il s'ensuivit un dialogue trop long pour être rapporté ; je dus donner mon passeport, puis, cela ne leur suffisant pas, mes papiers. On me déclara que j'étais sûrement de la conspiration tramée par la reine, le comte d'Artois et le comte d'Entragues ( grand propriétaire ici ), et qu'ils m'avaient envoyé comme arpenteur pour mesurer leurs champs, afin d'en doubler les taxes. Ce qui me sauva fut que mes papiers étaient en anglais. Ils s'étaient mis en tête que ce nom était pour moi un déguisement, car ils parlent un tel jargon, qu'ils ne pouvaient s'apercevoir à mon accent que j'étais étranger. Ne trouvant ni cartes, ni plans, ni rien que leur imagination pût convertir en cadastre de leur paroisse, cela leur fit une impression dont je ne jugeai qu'à leurs manières, car ils ne s'entretenaient qu'en patois. Voyant cependant qu'ils hésitaient encore, et que le nom du comte d'Entragues revenait souvent sur leurs lèvres, j'ouvris un paquet de lettres scellées, en disant : « Voici, Messieurs, mes lettres de recommandation pour différentes villes de France et d'Italie, ouvrez celle qu'il vous plaira, et vous verrez, car elles sont écrites en français, que je suis un honnête fermier d'Angleterre, et non pas le scélérat que vous vous êtes imaginé. » Là-dessus, nouveau débat qui se termina en ma faveur, ils refusèrent d'ouvrir mes lettres, et se préparèrent à me quitter. Mes questions si nombreuses sur les terres, mon examen détaillé d'un champ après que j'avais prétendu n'être venu que pour les volcans, tout cela avait élevé des soupçons qui, me firent-ils remarquer, étaient très naturels lorsque l'on savait à n'en pouvoir douter que la reine, le comte d'Artois et le comte d'Entragues conspiraient contre le Vivarais. A ma grande satisfaction, ils me souhaitèrent une bonne nuit et me laissèrent aux prises avec les punaises qui fourmillaient dans mon lit comme des mouches dans un pot de miel. Je l'échappai belle, c'eût été une position délicate d'être jeté dans quelque prison commune, ou au moins gardé à mes frais jusqu'à ce qu'un courrier envoyé à Paris apportât des ordres, moi payant les violons. -- 20 milles.

Le 18 août 1789

En sortant du Puy, la montagne que l'on monte pour aller à Costerous, pendant quatre ou cinq milles, offre une vue de la ville bien plus pittoresque que celle de Clermont. La montagne avec sa ville conique, couronnée par son grand rocher et ceux de Saint-Michel et de Polignac, forme un tableau singulier. La route est superbe, toute en lave et en pouzzolane. Les pentes qui y touchent semblent se transformer en prismes basaltiques pentagones et hexagones ; les pierres servant de bornes sont des fragments de colonnes basaltiques. Pradelles, auberge tenue par les trois soeurs Pichot, une des plus mauvaises de France. Étroitesse, misère, saleté et ténèbres. -- 20 milles.

Le 17 août 1789

Les 15 milles de Fix au Puy en Velay sont du dernier merveilleux. La nature, pour enfanter ce pays tel que nous le voyons, a procédé par des moyens difficiles à retrouver autre part. L'aspect général rappelle l'Océan furieux. Les montagnes s'entassent dans une variété infinie, non pas sombres et désolées comme dans d'autres pays, mais couvertes jusqu'au sommet d'une culture faible à la vérité. De beaux vallons réjouissent l'oeil de leur verdure ; vers le Puy, le tableau devient plus pittoresque par l'apparition de rochers les plus extraordinaires que l'on puisse voir nulle part.

Le château de Polignac, d'où le duc de ce nom prend son titre, s'élève sur l'un d'eux, masse énorme et hardie, de forme presque cubique, qui se dresse perpendiculairement au-dessus de la petite ville rassemblée à ses pieds. La famille de Polignac prétend à une origine très antique ; ses prétentions remontent à Hector ou Achille, je ne sais plus lequel ; mais je n'ai trouvé personne en France qui consentît à lui donner au delà du premier rang de la noblesse, auquel elle a assurément des droits. Il n'est peut-être pas de château ni mieux fait que celui-ci pour donner à une famille un orgueil local ; il n'est personne qui ne sentît une certaine vanité de voir son nom attaché depuis les temps les plus anciens à un rocher si extraordinaire ; mais si je joignais sa possession au nom, je ne le vendrais pas pour une province. L'édifice est si vieux, sa situation si romantique, que les âges féodaux vous reviennent à l'imagination par une sorte d'enchantement ; vous y reconnaissez la résidence d'un baron souverain, qui à une époque plus éloignée et plus respectable, quoique également barbare, fut le généreux défenseur de sa patrie contre l'invasion et la tyrannie de Rome. Toujours, depuis les révolutions de la nature qui l'ont vu surgir, cette masse a été choisie comme une forteresse.

Nos sentiments ne sont pas aussi flattés de donner notre nom à un château que rien ne distingue au milieu d'une belle plaine par exemple ; les antiques souvenirs des familles remontent à un âge de profonde barbarie où la guerre civile et l'invasion emportaient les habitants du plat pays. Les Bretons des plaines d'Angleterre se virent chassés jusqu'en Bretagne ; mais, retranchés derrière les montagnes du pays de Galles, ils y ont persisté jusqu'à aujourd'hui. A environ une portée de fusil de Polignac, il y a un autre rocher aussi remarquable, quoique moins grand. Dans la ville du Puy il s'en trouve un autre assez élevé et un second remarquable par sa forme de tour, sur lequel est bâtie l'église Saint Michel. Le gypse et la chaux abondent, les prairies recouvrent de la lave ; tout, en un mot, est le produit du feu ou a subi son action, Le Puy, jour de foire, table d'hôte, ignorance habituelle. Plusieurs cafés, dont quelques-uns considérables, mais pas de journaux. --15 milles.

Le 16 août 1789

En route de bonne heure pour éviter la chaleur dont je m'étais senti légèrement incommodé ; arrivé, à Fix. Traversé la rivière sur un bac, tout près d'un pont en construction, et monté graduellement dans un district d'origine volcanique où tout a été bouleversé par le feu. A la descente près de Chomet ( la Chaumette ), on remarque, à côté du chemin à droite, un amas de colonnes basaltiques ; ce sont de petits prismes hexagones très réguliers ; à gauche, dans la plaine, s'élève Poulaget ( Paulhaguet ). Fait halte à Saint-Georges, où je me procurai un guide et des mules pour visiter la chaussée basaltique de Chilliac ( Chilhac ), qui ne vaut certes pas qu'on se dérange. A Fix, j'ai vu un beau champ de trèfle, spectacle qui n'avait pas réjoui mes yeux, je crois, depuis l'Alsace. Je demandai à qui il appartenait : à M. Coffier, docteur en médecine. J'entrai chez lui pour obtenir quelques renseignements qu'il me donna très courtoisement en me permettant de parcourir presque toute sa ferme. Il me fit présent d'une bouteille de vin mousseux fait en Auvergne. Je lui demandai le moyen de visiter les mines d'antimoine à quatre heures d'ici ; mais il me dit que l'on était si enragé dans les environs et qu'il y avait eu dernièrement de si grands excès, qu'il me conseillait d'abandonner ce projet. A en juger par le climat et par les bois de pin, l'altitude doit être assez grande ici. Depuis trois jours je fondais de chaleur ; aujourd'hui, quoique le soleil soit brillant, je suis aussi à mon aise qu'un jour d'été en Angleterre. Il ne fait jamais plus chaud, mais on se plaint de l'intensité du froid de l'hiver ; l'année passée, il y a eu seize pouces de neige. L'empreinte des volcans est marquée partout ; les édifices et les murs de clôture sont en lave, les chemins formés de lave, de pouzzolane et de basalte : partout on remarque I'action du feu souterrain. Il faut cependant faire des réflexions pour s'apercevoir de la fertilité du sol. Les récoltes n'ont rien d'extraordinaire ; quelques-unes même sont mauvaises, mais aussi il faut considérer la hauteur. Nulle part je n'ai vu de cultures à cette altitude ; le blé vient sur des sommets de montagnes où l'on ne chercherait que des rochers, du bois ou de la bruyère ( erica vulgaris ). -- 42 milles.

Le 15 août 1789

Jusqu'à Brioude, la campagne offre toujours le même intérêt. Le sommet de chacune des montagnes d'Auvergne est couronné d'un vieux château, d'un village ou d'une ville. Pour aller à Lampde ( Lempdes ), traversé la rivière sur un grand pont d'une seule arche. Là j'ai rendu visite à M. Greyffier de Talairat, avocat et subdélégué, pour lequel j'avais une recommandation ; il a eu la bonté de répondre avec soin à toutes mes demandes sur l'agriculture des environs. Il s'enquit beaucoup de lord Bristol, et apprit avec plaisir que je venais de la même province. Nous bûmes à la santé de ce seigneur avec du vin blanc très fort, très goûté par lui et conservé depuis quatre ans au soleil. -- 18 milles.

Le 14 août 1789

Issoire. Le pays est rendu pittoresque par la quantité de montagnes coniques qui s'élèvent de tous les côtés. Quelques-unes sont couronnées de villes, sur d'autres s'élèvent des forteresses romaines ; l'idée que tout cela est le produit d'un feu souterrain, quoique remontant à des âges bien trop éloignés pour qu'il en reste aucun témoignage que l'oeuvre elle-même, cette idée tient constamment l'attention en éveil. M. de l'Arbre m'a donné une lettre pour M. de Brès, docteur en médecine à Issoire ; je trouvai celui-ci au milieu de ses concitoyens réunis à l'Hôtel de ville, pour entendre la lecture d'un journal. Il me conduisit au fond de la salle et me fit asseoir près de lui : le sujet de la lecture était la suppression des ordres monastiques et la conversion des dîmes. Je remarquai que les auditeurs, parmi lesquels il y en avait de la plus basse classe, étaient très attentifs ; tous paraissaient approuver ce qu'on avait dit des dîmes et des moines. M. de Brès, qui est un homme de grand sens, m'emmena à sa ferme, à demi-lieue de la ville, sur un terrain d'une richesse admirable ; comme toutes les autres fermes, celle-ci est aux mains d'un métayer. Soupé ensuite chez lui en bonne compagnie ; la discussion politique a été fort animée. On parlait des nouvelles du jour, on semblait disposé à approuver chaleureusement les dernières mesures ; je soutins que l'assemblée ne suivait aucun plan régulier ; elle avait la rage de la destruction sans le goût qui fait édifier de nouveau : si elle continuait ainsi, détruisant tout et n'établissant rien, elle jetterait à la fin le royaume dans une telle confusion, qu'elle-même n'aurait plus assez de pouvoir pour ramener l'ordre et la paix ; on serait sur le bord de l'abîme, ou de la banqueroute, ou de la guerre civile.

-- Je hasardai mon avis que, sans une chambre haute, il ne peut y avoir de constitution solide et durable. Ce point fut très débattu, mais c'était assez pour moi que la discussion fût possible, et que de six ou sept messieurs il s'en trouvât deux pour adopter un système si peu au goût du jour que le mien. -- 17 milles.

Le 13 août 1789

Royat, près de Clermont. Dans les montagnes volcaniques qui l'entourent et qui ont tant occupé les esprits ces années passées, il y a des sources que les physiciens représentent comme les plus belles et les plus abondantes de France ; on ajoutait que les irrigations environnantes méritaient qu'on les visitât ; cela m'engagea à prendre un guide. Quand la renommée parle de choses que ne connaissent pas ceux qui la répandent, on est sûr de la trouver exagérée : les irrigations se réduisent à une pente de montagne convertie par l'eau en prairie passable, mais à la grosse et sans entente de l'affaire. Celles de la vallée, entre Riom et Montferrand, sont bien au-dessus. Les sources sont abondantes et curieuses : elles sortent, ou plutôt jaillissent en sortant des rochers en quatre ou cinq courants dont chacun peut faire tourner un moulin ; c'est dans une caverne, un peu plus bas que le village, qu'elles se trouvent. Il y en a beaucoup d'autres une demi-lieue plus haut ; au fait, elles sont si nombreuses qu'il n'y a pas de rocher qui en soit dépourvu. Je m'aperçus au village que mon guide ne connaissait pas du tout le pays, je pris donc une femme pour m'indiquer les sources d'en haut : à notre retour elle fut arrêtée par un soldat de la garde bourgeoise ( car ce misérable village, lui-même, a sa milice nationale ), pour s'être faite, sans permission, le guide d'un étranger. On la conduisit à un monceau de pierres, appelé le château : quant à moi, on me dit qu'on n'avait que faire de moi ; cette femme seulement devait recevoir une leçon qui lui enseignât la prudence à l'avenir. Comme la pauvre diablesse se trouvait dans l'embarras à cause de ma personne, je me décidai sur-le-champ à la suivre pour la faire relâcher, en attestant son innocence. Toute la populace du village nous accompagna, ainsi que les enfants de cette femme, qui pleuraient de crainte que leur mère ne fût emprisonnée. Arrivés au château, on nous fit attendre un peu, puis on nous introduisit dans la salle où se tenait le conseil municipal. On entendit l'accusation : tous furent d'accord que, dans des temps aussi dangereux, lorsque tout le monde savait qu'une personne du rang et du pouvoir de la reine conspirait contre la France, de façon à causer les plus vives alarmes, c'était pour une femme un très grand crime de se faire le guide d'un étranger, surtout un étranger qui avait pris tant de renseignements suspects : elle devait aller en prison. J'assurai qu'elle était complètement innocente, car il était impossible de lui prêter aucun mauvais dessein. J'avais vu les sources inférieures : désireux de visiter les autres je cherchais un guide, elle s'était offerte, elle ne pouvait avoir d'autre espérance que de rapporter quelques sols pour sa pauvre famille. Ce fut alors sur moi que tombèrent les interrogations. Puisque mon but n'était que de voir les sources, pourquoi cette multitude de questions sur le prix, la valeur et le revenu des terres ? Qu'est-ce que cela avait à faire avec les sources et les volcans ? Je leur répondis que ma position de cultivateur en Angleterre me faisait prendre à ces choses un intérêt personnel ; que s'ils voulaient envoyer prendre des informations à Clermont, ils pourraient trouver des personnes respectables qui leur attesteraient la vérité de ce que j'avançais. J'espérais que l'indiscrétion de cette femme ( je ne pouvais l'appeler une faute ) étant la première qu'elle ait commise, on la renverrait purement et simplement. On me le refusa d'abord, pour me l'accorder ensuite, sur ma déclaration que si on la menait en prison, je l'y suivrais en rendant la municipalité responsable. Elle fut renvoyée après une réprimande, et je repris mon chemin sans m'étonner de l'ignorance de ces gens, qui leur fait voir la reine conspirant contre leurs rochers et leurs sources ; il y a longtemps que je suis blasé sur ce chapitre-là. Je vis mon premier guide au milieu de la foule qui l'avait accablé d'autant de questions sur moi que je lui en avais posé sur les récoltes. Deux opinions se balançaient : la première, que j'étais un commissaire, venu pour évaluer les ravages faits par la grêle ; l'autre, que la reine m'avait chargé de faire miner la ville pour la faire sauter, puis d'envoyer aux galères tous les habitants qui en réchapperaient. Le soin que l'on a pris de noircir la réputation de cette princesse aux yeux du peuple est quelque chose d'incroyable, et il n'y a si grossières absurdités, ni impossibilités si flagrantes qui ne soient reçues partout sans hésitation. -- Le soir, théâtre. On donnait l'Optimiste : bonne troupe. Avant de quitter Clermont, je noterai qu'il m'est arrivé de dîner ou souper cinq fois à table d'hôte en compagnie de vingt à trente personnes, marchands, négociants, officiers, etc., etc. Je ne saurais rendre l'insignifiance, le vide de la conversation. A peine un mot de politique, lorsqu'on ne devrait penser à autre chose. L'ignorance ou l'apathie de ces gens doit être inimaginable ; il ne se passe pas de semaine dans ce pays qui n'abonde d'événements qui seraient discutés et analysés en Angleterre par les charpentiers et les forgerons. L'abolition des dîmes, la destruction des gabelles, le gibier devenu une propriété, les droits féodaux anéantis, autant de choses françaises, qui, traduites en anglais six jours après leur accomplissement, deviennent, ainsi que leurs conséquences, leurs modifications, leurs combinaisons, le sujet de dissertations pour les épiciers, les marchands de chandelles, les marchands d'étoffes et les cordonniers de toutes nos villes ; cependant les Français eux-mêmes ne les jugent pas dignes de leur conversation, si ce n'est en petit comité. Pourquoi ? parce que le bavardage privé n'exige pas de connaissances. Il en faut pour parler en public, et c'est pourquoi ils se taisent : je le suppose au moins, car la vraie solution est hérissée de mille difficultés. Cependant, combien de gens et de sujets dans lesquels la volubilité ne provient que de l'ignorance ? Enfin, que l'on s'explique le fait comme on voudra, pour moi il est constant et n'admet pas le moindre doute.

Le 12 août 1789

Clermont ne mérite qu'en partie les reproches que j'ai adressés à Moulins et à Besançon ; il y a une salle à lecture chez M. Bovares ( Beauvert ), libraire ; j'y trouvai plusieurs journaux et écrits périodiques ; mais ce fut en vain que j'en demandai au café ; on me dit cependant que les gens sont grands amateurs de politique et attendent avec impatience l'arrivée de chaque courrier. La conséquence est qu'il n'y a pas eu de troubles ; ce sont les ignorants qui font le mal. La grande nouvelle arrivée à l'instant de Paris de la complète abolition des dîmes, des droits féodaux, de chasse, de garenne, de colombier, etc., etc., a été reçue avec la joie la plus enthousiaste par la grande masse du peuple, et en général par tous ceux que cela ne blesse pas directement. Quelques-uns même, parmi ces derniers, approuvent hautement cette déclaration ; mais j'ai beaucoup causé avec deux ou trois personnages de grand sens qui se plaignent amèrement de la grossière injustice et de la dureté de ces déclarations, qui ne produisent pas leur effet au moment même. M. l'abbé Arbre, auquel j'étais recommandé par M. de Brousonnet, eut non seulement la bonté de me communiquer les renseignements d'histoire naturelle qu'il avait recueillis lui-même dans les environs de Clermont, mais aussi il me fit connaître M. Chabrol, amateur très ardent de l'agriculture, qui me mit au courant de tout ce qui y touchait avec le plus grand empressement.


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