Le 31 janvier 1789

Belle journée, soleil brillant ; nous n'en connaissons guère de semblable en Angleterre dans cette saison. Les bois du Bourbonnais commencent après Droiturier. Le pays devient meilleur : à Saint-Gérand le Puy, il est animé par de jolies maisons blanches et des châteaux ; cela continue jusqu'à Moulins. J'ai cherché ici mon vieil ami M. l'abbé Barut, et j'ai revu M. le marquis de Gouttes, à l'occasion de la vente du domaine de Riaux ; je désirais qu'il m'assurât de nouveau de me prévenir avant de s'entendre avec un autre acheteur ; il me le promit, et je n'hésitai pas à me fier à sa parole. Jamais aucune occasion ne m'a tenté comme celle-ci d'acquérir une magnifique propriété dans l'une des plus belles parties de la France et l'un des plus beaux climats de l'Europe. Dieu veuille, s'il lui plaît de prolonger ma vie, que dans ma triste vieillesse je ne me repente pas d'avoir repoussé, sans y penser à deux fois, une offre que la prudence m'ordonnait d'accepter, tandis que le seul préjugé m'empêchait de le faire. Le ciel m'accorde la paix et la tranquillité pour le soir de mes jours, qu'ils se passent en Suffolk ou dans le Bourbonnais ! -- 38 milles.

Le 30 janvier 1789

En chemin de bon matin pour Tarare, dont la montagne est moins formidable en réalité qu'on veut bien le dire. Même pays jusqu'à Saint-Symphorien. Les maisons deviennent plus belles, plus nombreuses en approchant de la Loire, que l'on passe à Roanne ; c'est déjà une belle rivière, navigable depuis bien des milles, et conséquemment à une grande distance de son embouchure. Beaucoup d'énormes bateaux plats. -- 50 milles.

Le 29 janvier 1789

Parti de bon matin avec M. Frossard pour visiter une ferme des environs. Mon compagnon est un champion dévoué de la nouvelle constitution qui s'établit en France. Justement, tous ceux de la ville avec qui j'ai parlé représentent l'état des fabriques comme atteignant la plus extrême misère. Vingt mille personnes ne vivent que de charités, et la détresse des basses classes est la plus grande que l'on ait vue, plus grande que l'on ne pourrait se l'imaginer. La cause principale du mal que l'on ressent ici est la stagnation du commerce, causée par l'émigration des riches et le manque absolu de confiance chez les marchands et les manufacturiers, d'où de fréquentes banqueroutes. Dans une période où on peut mal supporter un accroissement de charges, on s'épuise en souscriptions énormes pour le soutien des pauvres ; on ne paye pas pour eux moins de 40,000 louis d'or par an, y compris le revenu des hôpitaux et des fondations charitables. Mon compagnon de voyage, désirant arriver au plus tôt à Paris, m'a persuadé de l'accompagner dans sa chaise de poste, façon de voyager détestable à mon goût, mais la saison m'y forçait. Un autre motif : c'était d'avoir plus de temps à passer à Paris pour observer ce spectacle extraordinaire d'un roi, d'une reine et d'un dauphin de France, prisonniers de leur peuple. J'acceptai donc, et nous nous sommes mis en route aujourd'hui après dîner. Au bout de dix milles nous atteignîmes les montagnes. La campagne est triste, ni clôtures, ni mûriers, ni vignes, de grandes terres incultes, et rien qui indique le voisinage d'une grande ville. Couché à Arnas. Bon hôtel. -- 17 milles.

Le 28 janvier 1789

J'avais des lettres pour M. Goudard, grand négociant en soies, et j'étais passé hier chez lui ; il m'avait invité à déjeuner pour ce matin. J'essayai de toutes les façons d'avoir quelques renseignements sur la manufacture de Lyon, ce fuit en vain : toujours c'est selon ou c'est suivant. Visite à M. l'abbé Rozier, auteur du volumineux Dictionnaire d'agriculture in-quarto. Je voulais simplement voir l'homme que l'on élevait aux nues, et non pas lui demander, selon mon habitude, des notions simples et pratiques, qu'il ne fallait pas attendre du compilateur d'un dictionnaire. Quand M. Rozier était à Béziers, il occupait une ferme considérable ; mais en devenant citadin, il plaça sur sa porte la devise suivante : « Laudato ingentia rura, exiguum colito, » mauvais excuse pour se passer tout à fait de ferme. Par deux ou trois fois j'essayai d'amener la conversation sur la pratique, mais il s'échappa de ce sujet par des rayons tellement excentriques de la science, que je sentis la vanité de mes tentatives. Un médecin présent à notre entretien me fit observer que si je tenais à des choses purement pratiques, c'était aux fermiers ordinaires qu'il fallait m'adresser, montrant par son ton et ses manières que cela lui semblait au-dessous de la science. M. l'abbé Rozier possède cependant de vastes connaissances, quoiqu'il ne soit pas fermier, et dans les branches où son inclination l'a poussé, il est célèbre à juste titre : il n'est éloge qu'il ne mérite pour avoir fondé le Journal de physique, qui, en somme, est de beaucoup le meilleur qu'il y ait en Europe. Sa maison est magnifiquement située, en face d'un beau paysage, sa bibliothèque est garnie de bons livres, et tout chez lui annonce l'aisance. Visité ensuite M. Frossard, ministre protestant, qui mit avec un aimable empressement tout ce qu'il connaissait à ma disposition, et, pour le reste, m'adressa à M. Roland la Platerie ( de la Platière ), inspecteur des fabriques de Lyon. Ce monsieur avait sur différents sujets des notes qui enrichissaient son entretien, et, comme il ne s'en montrait pas jaloux, j'eus l'agréable certitude de ne pas quitter Lyon sans emporter ce que j'y étais venu chercher. M. Roland, quoique déjà assez âgé, a une jeune et belle femme, celle à qui il adressait ses lettres d'Italie, publiées ensuite en cinq ou six volumes. M. Frossard ayant invité M. de la Platerie à dîner, notre entretien recommença sur l'agriculture, les manufactures et le commerce ; nos opinions étaient à peu près les mêmes, excepté sur le dernier traité, qu'il condamnait injustement selon moi ; la discussion s'engagea. Il soutenait avec chaleur que la soie aurait dû jouir des avantages assurés à la France : je lui représentai que l'offre en avait été faite au ministère français, qui l'avait refusée ; j'allai plus loin, j'osai soutenir que, si cela avait eu lieu, l'avantage aurait été pour nous, en supposant, suivant les idées ordinaires, que le bénéfice et la balance du commerce soient la même chose. Je lui demandai sa raison de croire que la France achèterait les soies de Piémont et de Chine, et les vendrait à meilleur marché que l'Angleterre, tandis que nous achetons les cotons de France pour nos fabriques et nous pouvons, malgré les droits et les charges, les donner à meilleur compte que ce pays. Ces points et quelques autres semblables furent discutés avec cette attention et cette bonne foi qui leur donnent tant d'intérêt auprès des personnes qui aiment un entretien libre sur des sujets instructifs. Le point de jonction des deux fleuves, la Saône et le Rhône, est à Lyon un des objets les plus dignes de la curiosité des voyageurs. La ville serait sans doute mieux placée sur ce terrain égal à la moitié de l'espace qu'elle couvre actuellement ; les travaux au moyen desquels il a été conquis sur les fleuves ont ruiné leurs entrepreneurs. Je préfère Nantes à Lyon. Lorsqu'une ville s'élève au confluent de deux rivières, on doit supposer que celles-ci ajoutent à la magnificence du tableau qu'elle présente. Sans quais larges, propres et bien bâtis, que sont les fleuves pour les cités, sinon des canaux qui leur apportent la houille et le goudron ? Mettons à l'écart la terrasse d'Adelphi et les nouveaux bâtiments de Somerset-place, la Tamise contribue-t-elle plus à la beauté de Londres que Fleetditch tout enterré qu'il est ? Je ne connais rien qui trompe autant notre attente que les villes, il y en a si peu dont le tracé satisfasse aux exigences du goût !

Le 27 janvier 1789

Changement soudain ; la campagne, l'une des plus belles de France, devient plate et sombre. Arrivé a Lyon, et là, pour la dernière fois, j'ai vu les Alpes. On a du quai le magnifique coup d'oeil du mont Blanc, que je ne connaissais pas auparavant : j'éprouve une certaine mélancolie en pensant que je quitte l'Italie, la Savoie et les Alpes, pour ne les revoir probablement jamais. Quelle terre peut se comparer à l'Italie pour tout ce qui la rend illustre ! Elle a été le séjour des grands hommes, le théâtre des grandes actions, la seule carrière où les beaux-arts aient régné sans partage. Où trouver plus de charmes pour les yeux, les oreilles, plus de sujets de curiosité ? Pour chacun l'Italie est le second pays du monde, preuve certaine qu'il en est le premier. Au théâtre : une chose en musique qui m'a trop rappelé l'Italie par le contraste ! Quelle ordure que cette musique française ! Les contorsions de la dissonance incarnée ! Le théâtre ne vaut pas celui de Nantes, encore bien moins celui de Bordeaux. -- 18 milles.

Le 26 janvier 1789

Dîné à Tour-du-Pin, couché à Verpilière ( la Verpillière ). Cette entrée est, sous le rapport de la beauté, la plus avantageuse pour la France. Que l'on vienne d'Espagne, d'Angleterre, des Flandres ou de l'Italie par Antibes, rien n'égale ceci. Le pays est réellement magnifique, bien planté, bien enclos et paré de mûriers et de quelques vignes. On n'y trouve à redire que pour les maisons, qui, au lieu d'être blanches et bien bâties comme en Italie, sont des huttes de boue, couvertes en chaume, sans cheminées, la fumée sortant ou par un trou dans le toit ou par les fenêtres. Le verre semble inconnu, et ces maisons ont un air de pauvreté qui jure avec l'aspect général de la campagne. En sortant de Tour-du-Pin, nous avons vu de grands communaux. Passé par Bourgoin, ville importante. Gagné Verpilière. Ce pays est très accidentés très beau, bien planté et parsemé de châteaux, de fermes et de chaumières. Un soleil radieux ne contribuait pas peu à sa beauté. Depuis dix ou douze jours il a fait, de ce côté des Alpes, un temps magnifique et chaud ; dans les Alpes, et de l'autre côté, dans les plaines de la Lombardie, nous étions gelés et enterrés dans les neiges. La garde bourgeoise examina nos passe ports à Pont-de-Beauvoisin et à Bourgoin, mais nulle part ensuite. On nous assure que le pays est parfaitement calme, on ne monte plus la garde dans les villages, et on ne recherche plus les émigrés comme cet été. Passé, non loin de Verpilière, à côté du château de M. de Veau, qui a été incendié ; il est bien situé et adossé à un beau bois. M. Grundy était ici en août ; quelques jours après ces ravages, il y avait encore un paysan pendu à un arbre de l'avenue, le seul de ceux que la garde bourgeoise avait saisis pour ces brigandages. -- 27 milles.

Le 20 janvier 1789

Quitté Chambéri avec le regret de ne pas le connaître davantage. Rousseau fait une agréable peinture du caractère de ses habitants, [ « S'il est une petite ville au monde où l'on goûte la douceur de la vie dans un commerce agréable et sûr, c'est Chambéri. » ] j'aurais voulu pouvoir l'apprécier. Voici la pire journée qu'il y ait eu pour moi depuis bien des mois : un dégel glacial accompagné de pluie et de neige fondue ; cependant à cette époque de l'année où la nature laisse à peine paraître un sourire, les environs étaient charmants ; les vallées, les collines se mêlent dans une telle confusion, que l'ensemble est assez pittoresque pour accompagner une scène du désert, et assez adouci par la culture et les habitations pour produire une beauté enchanteresse. Tout le pays est enclos jusqu'à Pont-de-Beauvoisin, première ville de France où nous nous arrêtâmes pour dîner et passer la nuit. Le passage des Echelles, taillé dans le roc par le duc de Savoie, est un superbe et prodigieux ouvrage. A Pont, nous entrons de nouveau dans ce noble royaume, et nous revoyons ces cocardes de liberté et ces armes dans les mains du peuple, qui, nous l'espérons, ne serviront qu'à maintenir la paix du pays et celle de l'Europe. -- 24 milles.

Année 1789

Mes deux précédents voyages m'avaient fait traverser la moitié ouest de la France dans toutes les directions, et les renseignements reçus en les accomplissant m'avaient donné autant de connaissance des méthodes générales de culture, du sol, de son aménagement, de ses productions, qu'on pouvait en avoir sans pénétrer dans chaque localité, sans vivre longtemps dans différents endroits, manière d'examiner qui, pour un royaume comme la France, demanderait plusieurs générations, et non plusieurs années. Il me restait à visiter l'Est. Le grand espace formé par le triangle dont Paris, Strasbourg et Moulins sont les sommets, et la région montagneuse au sud-est de cette dernière ville, me présentaient sur la carte un vide qu'il fallait combler avant d'avoir de ce royaume une idée telle que je me l'étais proposée. Je me déterminai à ce troisième voyage afin d'accomplir mon dessein ; plus j'y réfléchissais, plus il me paraissait important ; moins aussi il me semblait avoir de chance d'être exécuté par ceux que leur position mettait mieux à même que moi d'achever l'entreprise. La réunion des états généraux de France qui s'approchait me pressait aussi de ne pas perdre de temps ; car selon toutes les probabilités humaines, cette assemblée doit marquer l'ère d'une nouvelle constitution qui produira de nouveaux effets, suivis, selon que j'en juge, d'une nouvelle agriculture ; et tout homme avide d'une science politique réelle aurait à regretter de ne pas connaître le pays où se montrait sur son déclin ce soleil royal dont nous avions presque vu l'aurore. Les événements d'un siècle et demi, en comptant le règne éclatant de Louis XIV, rendront à jamais intéressantes pour l'humanité les origines de la puissance française, surtout afin de connaître sa situation avant l'établissement d'un gouvernement meilleur ; car il n'y aura pas peu d'intérêt à comparer les effets du nouveau système et ceux de l'ancien.

Le 15 octobre 1788

Dieppe. J'ai eu le bonheur de trouver le paquebot prêt à mettre à la voile. Je suis monté à bord avec ma pauvre compagne aveugle dont le pied est si sûr. Je ne la remonterai probablement jamais ; cependant tous mes sentiments répugnaient à ce que je la vende en France. Sans y voir elle m'a porté en toute sécurité pendant plus de 1500 milles ; pour le reste de sa vie elle ne connaîtra d'autre maître que moi ; si je le pouvais, ce voyage serait son dernier travail ; mais j'en suis sûr, elle labourera encore de bon coeur pour moi à la ferme.

Le débarquement dans la jolie petite ville neuve de Brighthelmstone ( Brighton ) fait un plus grand contraste avec Dieppe, qui est vieux et sale, qu'il n'y a entre Douvres et Calai ; à l'auberge du Château, je me suis cru un instant dans le pays des fées ; mais l'enchantement se fit payer cher. Passé la journée suivante chez lord Sheffield, où je ne vais de fois sans en remporter autant de plaisir que d'instruction. J'aurais voulu profiter un peu du cercle du soir à la bibliothèque ; mais quelques mots, dits au hasard dans la conversation, se joignant à mon manque de lettres en France, je me mis en tête qu'un de mes enfants était mort pendant mon absence ; je partis à la hâte le lendemain matin pour Londres, où j'eus le plaisir de voir le peu de fondement de mes alarmes ; on m'avait écrit, mais rien ne m'était arrivé. -- Bradfield. -- 202 milles.

Le 14 octobre 1788

Pris la route de Dieppe. Vallée couverte de prairies bien irriguées ; on fait les foins. Couché à Tôtes. 7 milles et demi.

Le 13 octobre 1788

Même pays jusqu'à Rouen. La première apparition de cette ville est soudaine et frappante ; mais la route, faisant un zigzag pour descendre plus doucement la côte, présente à l'un de ces coudes la plus belle vue de ville que j'aie jamais contemplée. La cité avec ses églises, ses couvents et sa cathédrale, qui s'élève fièrement au milieu, remplit la vallée. Le fleuve présente une belle nappe, traversée par un pont, avant de se diviser en deux bras qui enceignent une grande île couverte de bois ; le reste du paysage, parsemé de verdure, de champs cultivés, de jardins et d'habitations, achève ce tableau en parfaite harmonie avec la grande cité qui en forme l'objet principal. Visité M. d'Ambournay, secrétaire de la Société d'agriculture, absent alors de mon premier passage ; nous eûmes un entretien très intéressant sur l'agriculture et les moyens de l'encourager. J'appris, de cet ingénieux savant, que sa méthode de l'emploi de la garance verte, qui fit il y a quelques années tant de bruit dans le monde agricole, n'est à présent nulle part en pratique ; ce n'est pas qu'il ne persiste à la croire bonne. Le soir, à la comédie, mademoiselle Crétal, de Paris. jouait Nina : c'est la plus grande fête que m'ait donnée le théâtre en France. Elle s'en acquitta avec une expression inimitable, et une tendresse, et une naïveté, et une élégance qui s'emparaient de tous les sentiments du coeur, contre lesquels la pièce a été écrite. Sa physionomie est aussi gracieuse que sa figure est belle ; dans son jeu rien n'est de trop, elle suit en tout la simplicité de la nature. La salle était comble ; des guirlandes de fleurs et de lauriers jonchèrent le théâtre ; ses camarades la couronnèrent ; mais elle, elle retirait modestement de sa tête chaque couronne que l'on essayait d'y placer. -- 20 milles.

Le 12 octobre 1788

Quitté avec regrets une société où j'avais tant de raisons de me plaire. -- 35 milles.

Le 10 octobre 1788

Voilà certainement le plus singulier endroit où je me sois trouvé. On a coupé le roc perpendiculairement pour faire place au château. La cuisine, qui est très grande, de vastes caves, d'immenses celliers ( magnifiquement remplis, par parenthèse ) et des offices sont taillés dans le roc vif, et n'ont en brique que la façade ; le château est large et contient 38 pièces. La duchesse actuelle a ajouté un beau salon de 48 pieds de long, bien proportionné, avec quatre belles tapisseries des Gobelins, et aussi une bibliothèque bien garnie. On me montra l'encrier du fameux Louvois, ministre de Louis XIV, en m'assurant que c'était celui dont s'était servi le roi pour signer la révocation de l'édit de Nantes, et je suppose aussi, l'ordre pour Turenne d'incendier le Palatinat. Ce marquis de Louvois était grand-père des deux duchesses d'AnvilIe et d'Estissac, dont toute la fortune leur est revenue, ainsi que celle de leur propre famille, branche de la maison de Larochefoucauld, d'où elles tirent, je le pense, leur caractère qui n'a rien de celui des Louvois. L'appartement principal communique par une terrasse avec des sentiers qui serpentent le long de la montagne. Comme dans tous les châteaux français, il y a une petite ville et un grand potager, qu'il faudrait enlever pour le mettre d'accord avec nos idées anglaises. Bissy est de même ; chez le duc de Penthièvre il y a devant la maison une pente douce avec un ruisseau dont on pourrait se servir pour créer une pelouse ; ici, exactement à la même place, s'étend un immense potager avec assez de murs pour une forteresse. Les pauvres se creusent, comme en Touraine, des maisons dans la craie, qui ont une apparence singulière : il y a deux rues, l'une au-dessus de l'autre ; on dit ces demeures saines, chaudes en hiver, fraîches en été ; d'autres pensent, au contraire, que la santé des habitants en souffre. Le duc eut la bonté d'ordonner au régisseur de me renseigner sur l'agriculture du pays, et de voir tout le monde qu'il faudrait pour éclaircir tous les doutes. Chez un noble de mon pays on eût, à cause de moi, invité à dîner trois ou quatre fermiers, qui se seraient assis à table à côté de dames du premier rang. Je n'exagère pas en disant que cela m'est arrivé cent fois dans les premières maisons du Royaume-Uni. C'est cependant une chose que, dans l'état actuel des moeurs en France, on ne verrait pas de Calais à Bayonne, excepté par hasard chez quelque grand seigneur ayant beaucoup voyagé en Angleterre, [ J'ai vu cela une fois chez le duc de Liancourt. ( Note de l'auteur. ) ] et encore à condition qu'on le demandât. La noblesse française n'a pas plus l'idée de se livrer à l'agriculture, ou d'en faire un objet de conversation, excepté en théorie, comme on parlerait d'un métier ou d'un engin de marine, que de toute autre chose contraire à ses habitudes, à ses occupations journalières. Je ne la blâme pas tant de cette négligence que ce troupeau d'écrivains absurdes et visionnaires qui, de leurs greniers dans la ville, ont, avec une impudence incroyable, assez inondé la France de satires et de théories, pour dégoûter et ruiner toute la noblesse du royaume.

Le 9 octobre 1788

Vernon par Gaillon. Riches terres labourables dans la vallée. Parmi la liste que j'ai prise il y a longtemps des choses à voir en France, se trouvaient la plantation de mûriers et la magnanerie du maréchal de Belle-Isle à Bissy près Vernon ; les nombreux essais de la Société des Arts de Londres, pour introduire la soie en Angleterre, donnaient un grand intérêt aux entreprises semblables tentées dans le nord de la France. Je fis en conséquence toutes les recherches nécessaires pour m'éclairer sur les résultats d'essais aussi méritoires. Bissy est un beau domaine acheté à la mort du duc de Belle-Isle par le duc de Penthièvre, qui ne connaît qu'un seul plaisir, celui d'habiter successivement les nombreuses terres qu'il possède dans toutes les parties de la France. Il y a de la raison dans ce goût : moi-même j'aimerais à avoir une vingtaine de fermes, depuis la Huerta de Valence jusqu'aux Highlands d'Ecosse, à les visiter et à les faire valoir tour à tour. Passé la Seine à Vernon, franchi de nouveau les collines de craie, puis fait une nouvelle ascension pour gagner la Roche-Guyon, l'endroit le plus singulier que j'aie vu. Madame d'Anville et le duc de Larochefoucauld m'accueillirent d'une façon qui m'aurait fait trouver de l'agrément au milieu d'un marais. Ce fut aussi pour moi un très grand plaisir d'y retrouver la duchesse de Larochefoucauld, avec laquelle j'avais passé des heures si agréables à Luchon ; excellente femme, douée de cette simplicité de caractère que font disparaître ordinairement l'orgueil de famille et la morgue du rang. L'abbé Rochon, [ Connu par son voyage à Madagascar, que G. Forster a traduit en allemand. -- ZIMMERMANN. ] célèbre astronome de l'Académie des sciences, et quelques autres personnes, donnaient à la Roche-Guyon, avec l'entourage domestique et le luxe d'un grand seigneur, l'aspect exact de la résidence d'un de nos pairs d'Angleterre. L'Europe se ressemble tellement, qu'en visitant des maisons d'un revenu de 15 à 20,000 l., on trouve la vie bien plus la même que ne s'y attendrait un jeune voyageur. -- 23 milles.

Le 8 octobre 1788

Mon projet, pendant quelque temps, avait été de retourner tout droit de Rouen en Angleterre, car la poste m'avait causé de cruelles inquiétudes. Je n'avais reçu aucune lettre de ma famille depuis un certain temps, quoique j'eusse souvent écrit de manière pressante. Ces lettres étaient envoyées à une personne à Paris, qui devait me les faire tenir ; mais, soit négligence, soit toute autre raison, elles ne venaient pas, tandis que celles adressées dans les villes où je passais m'arrivaient régulièrement ; je craignais que quelqu'un ne fût malade chez moi et qu'on ne voulût pas me mander de mauvaises nouvelles, lorsque ma position ne me laissait pas moyen d'y porter remède. Le désir que j'avais d'accepter l'invitation de la duchesse d'Anville et du duc de Larochefoucauld, à la Roche-Guyon, prolongea cependant mon voyage, et je me mis en route pour cette nouvelle excursion. La vue du chemin au-dessus de Rouen est vraiment superbe : à l'une des extrémités de la vallée, la ville et le fleuve qui l'arrose, tout parsemé d'îles boisées ; à l'autre, deux grands canaux embrassant un archipel tantôt cultivé, tantôt en pâturage ; autour une magnifique ceinture de forêts. Passé par Pont-de-l'Arche, dans ma route sur Louviers ; j'avais des lettres pour M. Decretot, le célèbre manufacturier, qui me reçut avec une bonté pour laquelle il devrait y avoir une autre expression que celle de courtoisie. Il me fit voir sa fabrique, la première du monde certainement, si la réussite, la beauté des tissus et une invention inépuisable pour répondre à tous les caprices de la fantaisie, sont des mérites à une telle supériorité. Rien n'égale les draps de vigogne de M. Decretot, à 110 francs l'aune ( 4 l. st. 16 sh. 3 d. ). Il me montra aussi sa filature de coton, dirigée par deux Anglais. Près de Louviers se trouve une manufacture de plaques de cuivre pour le doublage des vaisseaux de la marine royale ; c'est encore une colonie d'Anglais. Je soupai avec M. Decretot, et passai la soirée en compagnie de dames fort aimables. -- 17 milles.

Le 5 octobre 1788

Rouen. L'hôtel-Royal fait opposition à cette hideuse tanière de fripons et d'insolents, la Pomme de pin. Au théâtre, le soir : il n'est pas, je pense, aussi grand que celui de Nantes, et surtout il ne lui est pas comparable pour l'élégance et le luxe : il est sombre et malpropre. La Caravane du Caire de Grétry : la musique, quoiqu'il y ait un peu trop de choeurs et de tapage, contient quelques passages tendres et agréables. Je la préfère à tout ce que j'ai entendu de ce célèbre compositeur. Le lendemain matin, j'allai visiter M. Scanegatty, professeur de physique dans la Société royale d'agriculture ; il me reçut avec politesse. Une salle fort grande est garnie d'instruments de mathématiques et de physique et de modèles. Il m'expliqua quelques-uns de ces derniers, particulièrement un four pour le plâtre qu'on apporte ici en grandes quantités de Montmartre. Visité MM. Midy, Roffec et compagnie, les plus grands négociants en laines du royaume. Ils eurent la bonté de me faire voir une grande variété de laines de toutes les parties de l'Europe et de me permettre d'en prendre des échantillons. Le jour suivant, au matin, j'allai à Darnetal, chez M. Curmer, qui me montra sa fabrique. Retourné à Rouen et dîné avec M. Portier, directeur général des fermes, pour lequel j'avais une lettre du duc de Larochefoucauld. La conversation tomba entre autres choses sur le manque de nouvelles rues à Rouen en comparaison du Havre, de Nantes et de Bordeaux. On remarqua que, dans ces dernières villes, un négociant s'enrichit en dix ou quinze ans et fait bâtir. Ici c'est un commerce d'économie, dans lequel la fortune est longue à venir et ne permet pas les mêmes entreprises. A table, tout le monde s'accorda sur ce point que les pays de vignobles sont les plus pauvres de France. J'objectai le produit par arpent, qui est de beaucoup supérieur à celui d'autres terres ; on maintint le fait comme généralement admis et reconnu. Passé la soirée au théâtre. Madame Dufresne me fit grand plaisir ; c'est une excellente actrice, qui ne charge jamais ses rôles et vous fait ressentir ce qu'elle ressent elle-même. Plus je vois le théâtre français, plus je suis forcé de reconnaître qu'il l'emporte sur le nôtre par le grand nombre de bons acteurs, la rareté des mauvais, et la très grande quantité de danseurs, chanteurs et gens dont dépend le théâtre. Dans les passages que l'on applaudit, je remarque, chez les spectateurs français, cette générosité qui bien des fois en Angleterre m'a fait aimer mes compatriotes. Nous nous laissons trop entraîner à notre penchant haineux contre les Français. Pour moi, je vois bien des raisons pour les estimer : en attribuant beaucoup de fautes à leur gouvernement, peut-être trouverons-nous dans le nôtre la cause de notre grossièreté et de notre mauvais caractère.

Le 4 octobre 1788

Quitté Bernay, où, comme en bien d'autres endroits du pays, il y a beaucoup de murs de terre, formés d'une glaise rouge et grasse, couverts en chaume au sommet et soutenant de beaux arbres fruitiers : modèle à suivre dans notre pays, où la pierre et la brique sont chères. Arrivé dans une des plus riches contrées de la France et même de l'Europe. Il y a peu de vues plus belles que celle d'Elbeuf, quand on vient à la découvrir de la hauteur qui la domine : la ville est à vos pieds, dans la vallée ; la Seine d'un côté offre un beau bassin parsemé d'îles boisées, et un cirque immense de collines, couvertes par une forêt, encadre le tout.

Le 3 octobre 1788

De Gacé vers Bernay. Passé à Broglie, château du maréchal duc de Broglie, qui est entouré d'une telle quantité de haies tondues, doubles, triples et quadruples, que ce travail doit faire vivre la moitié des pauvres de cette petite ville. -- 25 milles.

Le 2e octobre 1788

Jusqu'à Nonant, 4 milles de beaux herbages, pâturés par des boeufs. -- 28 milles.

Le 1er octobre 1788

Vers Alençon, la campagne forme un contraste avec celle que j'ai traversée hier ; bonne terre, bien enclose, passablement cultivée et marnée, de bons bâtiments, route superbe en pierre noire, probablement ferrugineuse, qui se tasse bien. -- Près de Beaumont, on voit des vignes sur les hauteurs : ce sont les dernières qu'on rencontre en marchant au nord. Tout le pays est bien arrosé par des rivières et des cours d'eau ; cependant il n'y a pas d'irrigations. -- 30 milles.


Retour en haut