Le 16 septembre 1789

A Cannes, je n'avais pas le choix, ni postes ni voitures, ni chevaux ni mules de louage : j'en fus réduit à me rabattre sur une femme et son âne. A cinq heures du matin je partis pour Antibes. Ces neuf milles sont cultivés, sauf les montagnes, qui sont désertes en général. Antibes, comme ville de frontière, est régulièrement fortifiée, le môle est joli et on y jouit d'une belle vue. Pris une chaise de poste pour Nice ; passé le Var et dit, pour le moment, adieu à la France. [ Voir pour les trois mois suivants les Voyages en Italie et en Espagne. Paris, 1860, Guillaumin. In-18 de XII-424 p. ].

Le 15 septembre 1789

Moi, mon guide féminin et l'âne, nous cheminâmes joyeusement à travers la montagne ; le malheur était que nous ne nous entendions pas, je sus seulement qu'elle avait un mari et trois enfants. J'essayai de connaître si ce mari était bon et si elle l'aimait beaucoup ; mais impossible d'en venir à bout ; peu importe, c'était son âne qui me servait, et non pas sa langue. A Estrelles je pris des chevaux de poste : il n'y avait ni ânes, ni femmes pour les conduire, sans cela je les aurais préférés. Je ne saurais dire combien est agréable pour un homme qui marche bien, une promenade de quinze milles quand on en a fait mille assis dans une voiture. Toujours ce même vilain pays, montagne sur montagne, ces mêmes broussailles, pas un mille en culture sur vingt. Les jardins de Grasse font seuls exception, on y fait de grands mais bien singuliers travaux. Les roses sont la principale culture, pour la fabrication de l'essence que l'on suppose venir du Bengale. On dit que quinze cents fleurs n'en donnent qu'une goutte, vingt fleurs se vendent un sol et une once d'essence 400 livres ( 17 liv. st. 10 sh. ) Les tubéreuses se cultivent pour les parfumeurs de Paris et de Londres. Le romarin, la lavande, la bergamote, l'oranger forment ici de grands objets de culture. La moitié de l'Europe tire d'ici ses essences. La situation de Cannes est jolie, tout près du rivage, avec les îles Sainte-Marguerite, où se trouve une affreuse prison d'Etat, à deux milles en mer, et à l'horizon. les lignes pittoresques des montagnes d'Estrelles. Ces montagnes sont de la dernière nudité. Dans tous les villages depuis Toulon, à Fréjus. Estrelles, etc, j'ai demandé du lait, il n'y en a pas, même de chèvre ou de brebis ; quant au beurre, l'aubergiste d'Estrelles me dit que c'était un article qui venait de Nice en contrebande. Grands Dieux ! quelles idées nous nous faisons, nous autres gens du Nord, avant de les avoir connus, d'un beau soleil, d'un climat délicieux, qui produisent les myrtes, les orangers, les citronniers, les grenadiers, les jasmins et les haies d'aloès ; si l'eau y manque, ce sont les plus grands déserts du globe. Dans nos bruyères, nos tourbières les plus affreuses, on a du beurre, du lait, de la crème : que l'on me donne de quoi nourrir une vache, je laisserai de bon coeur les orangers de la Provence. La faute, cependant, en est plus aux gens qu'au climat ; et comme le peuple ne peut pas faire de fautes, lui, jusqu'à ce qu'il devienne le maître, tout est l'effet du gouvernement. On trouve dans ces déserts les arbousiers ( Arbutus ) ; le laurier-tin ( Laurus tinus ), les cistes ( Cistus) et le genêt d'Espagne. Personne à l'auberge, excepté un marchand de Bordeaux, revenant d'Italie. Nous soupâmes ensemble, et notre entretien ne fut pas dénué d'intérêt : « il était triste, disait-il, de voir le mauvais effet de la révolution française en Italie, partout où il avait passé. -- Malheureuse France ! » s'écriait-il souvent. Il me fit beaucoup de questions et me dit que ses lettres confirmaient mes récits. Tous les Italiens semblaient convaincus que la rivalité de l'Angleterre et de la France était finie ; la première était maintenant pleinement à même de se venger de la guerre d'Amérique par la prise de Saint-Domingue et de toutes les autres possessions de la France outre-mer. Je lui dis que cette idée était pernicieuse et tellement contraire aux intérêts personnels des hommes du gouvernement d'Angleterre, qu'il n'y fallait pas penser. Il me dit que nous serions merveilleusement magnanimes de ne pas le faire, et que nous donnerions là un exemple de pureté politique suffisant à éterniser la partie de notre caractère que l'on croyait la plus faible : la modération. Il se plaignait amèrement de la conduite de certains meneurs de l'Assemblée nationale qui semblaient déterminés à la banqueroute et peut-être à la guerre civile. -- 22 milles.

Le 14 septembre 1789

Je suis resté à Fréjus pour me reposer, examiner les environs, quoiqu'ils n'aient rien de beau, et préparer mon voyage à Nice. Il y a des restes d'un amphithéâtre et d'un aqueduc En demandant une voiture de poste, je trouvai qu'il n'y avait rien de semblable ici ; je n'avais d'autre ressource que les mules. Je m'arrangeai avec le garçon d'écurie ( car le maître de poste se croit trop d'importance pour se mêler de rien ), et il revint me dire que cela ne me coûterait que 12 liv. jusqu'à Estrelles. Un pareil prix pour 10 milles monté sur une misérable bête, c'était engageant : j'offris la moitié ; le garçon m'assura qu'il m'avait dit le prix le plus bas et s'en alla croyant me tenir sous sa griffe. J'allai me promener autour de la ville pour recueillir quelques plantes qui étaient en fleurs, et, rencontrant une femme qui menait un âne chargé de raisin, je lui demandai à quoi elle s'occupait ; un interprète me répondit qu'elle gagnait son pain à rapporter ainsi du raisin. Je lui proposai de porter ainsi mon bagage à Estrelles ( l'Esterel ), et lui demandai son prix. 40 sous. Elle les aura. Le point du jour étant pris pour heure de départ, je retournai à l'hôtel au moins en grand économiste, épargnant 10 livres par ma marche.

Le 13 septembre 1789

Le capitaine m'a envoyé trois matelots, un Corse, le second à moitié Italien, le troisième Provençal, ne possédant pas à eux tous assez de français pour une heure de conversation. Nous nous mîmes en chemin à travers les montagnes, les sentiers tortueux, les lits de torrents, et nous nous trouvâmes enfin au village de Cassang ( Gassin ), sur le sommet d'une hauteur et à plus d'une lieue d'où nous devions nous rendre. Les matelots se rafraîchirent ; deux d'entre eux avec du vin, l'autre ne voulut jamais prendre que de l'eau. Je lui demandai s'il se sentait aussi fort que les autres avec ce régime. «Certainement, me répondit-il, aussi fort que tout autre homme de ma taille. » Je serais longtemps, je crois, avant de trouver un marin anglais qui veuille se prêter à l'expérience. Pas de lait ; déjeuné avec du raisin, du pain de seigle et de mauvais vin. On nous avait donné ce village, ou plutôt celui que nous avions manqué, comme très triche en mules ; mais le propriétaire des deux seules dont on nous parla étant absent, je n'eus d'autre ressource que de m'arranger avec un homme qui, pour 3 livres, me mena à une lieue de là, à Saint-Tropez, en faisant porter mon bagage sur un âne. En deux heures je gagnai cette ville, dans une jolie position et assez bien bâtie sur un beau bras de mer. Depuis Cavalero il n'y a que des montagnes couvertes, pour les dix-neuf vingtièmes, de pins ou de misérables arbustes toujours verts. Traversé le bras de mer, qui a plus d'une lieue de large. Les passeurs avaient servi à bord d'un vaisseau de ligne et se plaignaient beaucoup des traitements qu'ils avaient subis, mais en ajoutant que, maintenant qu'ils étaient libres, ils seraient mieux considérés, et que, en cas de guerre, les Anglais se verraient payés d'autre monnaie ; ils n'avaient eu devant eux que des esclaves, ils auraient des hommes maintenant. Débarqué à Saint-Maxime, où j'ai loué deux mules et un guide pour Fréjus. Mêmes montagnes, mêmes solitudes de pins et de lentisques ; quelque arbousiers vers Fréjus. Très peu de culture avant la plaine qui y touche. J'ai traversé 30 milles aujourd'hui ; 5 sont tout à fait incultes. La côte de Provence présente partout le même désert ; cependant le climat devrait permettre de trouver sur ces montagnes de quoi nourrir des moutons et du bétail, au lieu d'y laisser des broussailles inutiles. Il vaudrait bien mieux que la liberté fît voir ses effets sur les champs qu'à bord d'un navire de guerre. -- 30 milles.

Le 12 septembre 1789

A six heures du matin, j'étais à bord ; le temps était délicieux, et la sortie du port de Toulon et de se rade m'intéressa au plus haut point. Il est impossible d'imaginer un port plus abrité et plus sûr. La partie la plus intérieure semble artificielle, elle est séparée du grand bassin par un môle sur lequel est bâti le quai. Il ne peut y entrer qu'un vaisseau à la fois, mais une flotte y tiendrait à l'aise. Il y a maintenant à l'ancre, sur deux lignes, le Commerce-de-Marseille, de 130 canons, le plus beau vaisseau de guerre de la marine française, 17 de 90 canons chacun, et d'autres plus petits. Dans le grand bassin, qui a 2 ou 3 milles de large, vous vous croyez entouré de tous côtés par les montagnes, ce n'est qu'au moment d'en sortir que vous devinez où se trouve l'issue qui le joint à la mer. La ville, les navires, la haute montagne sur laquelle ils se détachent, les collines couvertes de plantations et de bastides, s'unissent pour former un coup d'oeil admirable. Quant aux îles d'Hyères et au tableau des côtes dont je devais jouir, la personne qui me les avait vantés manquait ou d'yeux ou de goût : ce sont des rochers nus où les pins donnent seuls l'idée de la végétation. N'étaient quelques maisons solitaires et ici et là quelque peu de culture pour varier l'aspect de la montagne, je me serais imaginé, à cet air sombre, sauvage et morne, avoir devant les yeux les côtes de la Nouvelle-Zélande ou de la Nouvelle-Hollande. Les pins et les buissons d'arbustes toujours verts la couvrent de plus de tristesse que de verdure. Débarqué le soir à Cavalero, que je m'imaginais être au moins une petite ville : il n'y a que trois maisons et plus de misère qu'on ne peut se l'imaginer. On me jeta un matelas sur les dalles de la chambre, car il n'y avait pas de lit ; pour me refaire de la faim que je venais d'endurer tout le jour, on ne me donna que des oeufs couvés, de mauvais pain et du vin encore pis ; quant aux mules qui devaient me mener à Fréjus, il n'y avait ni cheval, ni mule ni âne, rien que quatre boeufs pour le labourage. Je me voyais dans une triste position, et j'allais me décider à remonter à bord quoique le vent commençât à n'être rien moins que favorable, si le capitaine ne m'avait promis deux de ses hommes pour porter mon bagage à deux lieues de là, dans un village où je trouverais des bêtes de somme ; cette assurance me fit retourner à mon matelas.

Le 11 septembre 1789

Les préparatifs de mon voyage en Italie m'ont assez occupé. On m'a souvent répété, et des personnes habituées à ce pays, que je ne dois pas penser à y aller avec ma voiture à un cheval. J'aurais à perdre un temps infini pour surveiller les repas de mon cheval, et si je ne le faisais pas aussi bien pour le foin que pour l'avoine, on me volerait l'un et l'autre. Il y a en outre des parties périlleuses pour un voyageur seul, à cause des voleurs qui infestent les routes. Persuadé par les raisons de gens qui devaient s'y connaître mieux que moi, je me déterminai à vendre jument et voiture, et à me servir des vetturini qui semblent se trouver partout et à bon marché. A Aix on m'offrit 20 louis du tout ; à Marseille, 18 ; de sorte que plus j'allais, plus je devais m'attendre, à voir le prix baisser pour me tirer des mains des aubergistes et des garçons d'écurie, qui croyaient partout que je leur appartenais, je fis promener ma voiture et mon cheval dans les principales rues de Toulon, avec un grand écriteau portant à vendre et le prix 25 louis ; je les avais payés 32 à Paris. Mon plan réussit, je les vendis 22, ils m'avaient servi pendant plus de 1,200 milles ; cependant le marché fut bon aussi pour l'officier qui me les acheta. Il fallut ensuite penser à gagner Nice ; le croirait-on ? de Marseille, qui contient 100,000 âmes, comme de Toulon, qui en contient 30,000, sur la grande route d'Italie par Antibes et Nice, il ne part ni diligence ni service régulier. Un monsieur, à table d'hôte, m'assura qu'on lui avait demandé 3 louis pour une place dans une voiture allant à Antibes, et encore, il avait fallu attendre jusqu'à ce que l'autre place fût prise pour le même prix. Ceci paraîtra incroyable à ceux qui sont accoutumés au nombre infini de voitures qui sillonnent l'Angleterre dans toutes les directions. On ne trouve pas entre les plus grandes cités de la France les communications existant chez nous entre les villes secondaires de province : preuve concluante de leur manque de consommation et d'activité. Un autre monsieur qui connaissait bien la Provence, et qui avait été de Nice à Toulon par mer, me conseilla de prendre pour un jour la barque ordinaire qui fait ce service ; je verrais ainsi les îles d'Hyères : je lui dis que j'avais été à Hyères et visité la côte. « Vous n'avez rien vu, me dit-il, si vous n'avez pas vu ce petit archipel et la côte, contemplée de la mer, est ce qu'il y a de plus beau en Provence. Vous n'aurez qu'un jour de mer, puisque vous pouvez débarquer à Cavalero ( Cavalaire ) et prendre des mules pour Fréjus, et vous ne perdrez rien, puisque toute la route ressemble à ce que vous connaissez déjà : des montagnes, des vignes et des oliviers. » Son avis prévalut, et je m'entendis pour mon passage jusqu'à Cavalero avec le capitaine Jassoire, d'Antibes.

Le 10 septembre 1789

Lady Craven m'avait envoyé chasser l'oie sauvage à Hyères ( wild-goose chase ). On croirait, à l'entendre, elle et bien d'autres, que ce pays est un jardin, mais on l'a bien trop vanté. La vallée est magnifiquement cultivée et plantée de vignes et d'oliviers, au milieu desquels se trouvent aussi des mûriers, des figuiers et d'autres arbres à fruit. Les montagnes sont un amas de roches dénudées, ou couvertes d'une pauvre végétation d'arbres toujours verts, comme des pins, des lentisques, etc. La vallée, quoique de blanches bastides l'animent de toutes parts, trahit cependant cette pauvreté du manteau de la nature qui choque l'oeil dans les pays où dominent les oliviers et les arbres à fruit. Tout cela paraît sec en comparaison de la riche verdure de nos forêts du Nord. Les seules choses remarquables sont l'oranger et le citronnier, qui viennent ici en pleine terre, atteignent une grande taille, et font admirer chaque jardin par le voyageur qui se rend dans le Midi ; mais l'hiver dernier les a dépouillés de leurs richesses. Ils ont été en général si maltraités, qu'on a dû les couper jusqu'au collet, ou au moins les ébrancher complètement, mais ils jettent de nouveaux scions. Je crois que ces arbres, même bien portants et couverts de feuilles, pris en eux-mêmes, ajoutent peu à la beauté du paysage. Renfermés dans des jardins et entourés de murs, ils perdent encore de leur effet. Suivant toujours le tour de lady Craven, j'allai à la chapelle de Notre Dame de Consolation et sur les collines qui mènent chez M. Glapierre de Saint-Tropez ; je demandai aussi le père Laurent, qui parut très peu flatté de l'honneur qu'elle lui avait fait. On a une assez jolie vue des hauteurs qui entourent la ville. Les montagnes, les rochers, les collines, les îles de Porte-Croix ( Portcros ), de Porquerolles et du Levant, forment un ensemble harmonieux. Cette dernière est jointe à la terre ferme par une chaussée et un marais salant, que dans le pays on appelle une mare. Les pins qui s'élèvent çà et là ne font guère meilleur effet que des ajoncs. La verdure de la vallée est en contraste désagréable avec celle des oliviers. Les lignes du paysage sont belles, mais pour un pays dont la végétation est la gloire, celle-ci est pauvre et ne rafraîchit pas l'imagination par l'idée d'un abri contre un soleil brûlant. Je n'ai pas entendu parler qu'il y ait de cotonniers en Provence, comme l'avancent certains livres ; mais la datte et la pistache viennent bien, le myrte est partout spontané ainsi que le jasmin ( commune et fruticans ). Dans l'île du Levant se trouvent le Genista caudescens et le Teucrium herbopoma. A mon retour de la promenade à l'hôtel de Necker, l'hôte m'assomma d'une liste d'Anglais qui passent l'hiver à Hyères ; on a bâti beaucoup de maisons pour les louer à raison de deux à trois jours par mois, tout compris, mobilier, linge, couverts, etc., etc. Beaucoup de ces maisons dominent la vallée et la mer, et je crois bien que si le vent de bise ne s'y fait pas sentir, on y doit jouir d'un délicieux climat d'hiver. Peut-être en en est-il ainsi en novembre, décembre, janvier et février, mais en mars et avril ? L'hiver il y a à l'hôtel de Necker une table d'hôte très bien servie à 4 liv. par tête. Visité le jardin du roi, qui peut avoir dix à douze acres, et est rempli de tous les fruits de la région ; sa seule récolte d'orangers a donné l'année dernière 21,000 liv. ( 918 l. st. 15 ). Les orangers ont donné à Hyères jusqu'à deux louis par pied. Dîné avec M. de Sainte-Césaire, qui a une jolie maison nouvellement bâtie, avec un beau jardin entouré de murs et un domaine attenant ; il voudrait la vendre ou la louer. Lui et le docteur Battaile mirent une extrême obligeance à me renseigner sur ce pays. Retourné le soir à Toulon. -- 34 milles.

Le 9 septembre 1789

En approchant de Toulon, le pays se change en mieux, les montagnes sont plus imposantes, la mer se joint au tableau, et une certaine gorge entre des rochers est d'un effet sublime. Les neuf dixièmes de ces montagnes sont incultes, et malgré le climat ne produisent que des pins, du buis et de maigres herbes aromatiques. Aux environs de Toulon, surtout à Ollioules, il y a dans les buissons des grenadiers avec des fruits aussi gros que des pommes de nonpareille, il y a aussi quelques orangers. Le bassin de Toulon, avec ses lignes de vaisseaux à trois ponts et son quai plein de vie et d'activité, est très beau. La ville n'a rien de remarquable ; quant à l'arsenal, les règlements qui en défendent l'entrée, sont aussi sévèrement exécutés ici qu'à Brest ; j'avais cependant des lettres, mais toutes mes démarches furent vaines. -- 25 milles.

Le 8 septembre 1789

Cuges. Pendant trois ou quatre milles, la route circule entre deux rangs de bastides et de murs ; elle est en pierre blanche qui donne une poussière incroyable ; à vingt perches de chaque côté, les vignes semblaient poudrées à blanc. Partout des montagnes et des pins rabougris. Vilain pays sans intérêt ; de petites plaines sont couvertes de vignes et d'oliviers. Vu des câpriers pour la première fois à Cuges. A Aubagne, on m'a servi à dîner six plats assez bons, un dessert et une bouteille de vin pour 24 sous, cela pour moi seul, car il n'y a pas de table d'hôte. On ne s'explique pas comment M. Dutens a pu appeler la poste aux chevaux de Cuges, une bonne auberge, c'est un misérable bouge ; j'avais pris sa meilleure chambre, il n'y avait pas de carreaux aux fenêtres. -- 21 milles.

Le 5 septembre 1789

Marseille ne mérite en aucune façon le reproche que j'ai si souvent fait à d'autres villes de manquer de journaux. J'en trouvai plusieurs au café d'Acajon, où je déjeunai. Distribué mes lettres, qui m'ont valu des renseignements sur le commerce, mais j'ai été désappointé de n'en pas recevoir une que j'attendais pour me recommander à M. l'abbé Raynal, le célèbre écrivain. Ici, comme à Aix, le comte de Mirabeau est le sujet des conversations de table d'hôte ; je le croyais plus populaire, d'après les extravagances que l'on a faites pour lui en Provence et à Marseille. On le regarde simplement comme un fort habile politique, dont les principes sont ceux du jour ; quant à son caractère privé, on ne s'en mêle pas, en disant que mieux vaut se servir d'un fripon de talent que d'un honnête homme qui en est dépourvu. Il ne faut pas entendre par là, cela se conçoit, que M. de Mirabeau mérite une semblable épithète. On le dit possesseur d'un domaine en Provence. Ce renseignement, je l'observai sur le moment, me causa un certain plaisir ; une propriété, dans des temps comme ceux-ci, est la garantie qu'un homme ne jettera pas partout la confusion pour se donner une importance qui lui serait refusée à une époque tranquille. Rester à Marseille sans connaître l'abbé Raynal, l'un des précurseurs, incontestablement, de cette révolution, eût été par trop mortifiant. N'ayant pas le temps d'attendre de nouvelles lettres, je résolus de me présenter moi-même. L'abbé était chez son ami M. Bernard. Je lui expliquai ma situation, et avec cette aisance et cette courtoisie qui annoncent l'usage du monde, il me répondit qu'il se sentirait toujours heureux d'obliger un homme de mon pays, puis, me montrant son ami : « Voici, Monsieur, me dit-il, une personne qui aime les Anglais et comprend leur langue. » En nous entretenant sur l'agriculture, que je leur dis être l'objet de mon voyage, ils me marquèrent tous les deux une grande surprise qu'il résultât de données vraisemblablement authentiques, que nous importions de grandes quantités de froment au lieu d'en exporter comme nous le faisions autrefois. Ils voulurent savoir, si le fait était exact, à quoi on devait l'attribuer, et l'un d'eux, en recourant au Mercure de France pour un état comparatif des importations et des exportations de blé, le lut comme une citation tirée de M. Arthur Young. Ceci me donna l'occasion de leur dire que j'étais ce Young, et fut pour moi la plus heureuse des présentations. Impossible d'être mieux reçu et avec plus d'offres de services le cas échéant. J'expliquai le changement qui s'était fait sous ce rapport par un très grand accroissement de population, cause qui agissait encore avec plus d'énergie que jamais. Notre conversation se tourna ensuite sur l'agriculture et l'état actuel des affaires, que tous deux pensaient aller mal : ils ne craignaient rien tant qu'un gouvernement purement démocratique, une sorte de république pour un grand pays comme la France. J'avouai alors l'étonnement que j'avais ressenti tant de fois de ce que M. Necker n'ait pas assemblé les états sous une forme et avec un règlement qui auraient conduit naturellement à l'adoption de la constitution d'Angleterre, débarrassée des taches que le temps y a fait découvrir. Sur quoi M. Bertrand me donna un pamphlet qu'il avait adressé à l'abbé Raynal, dans lequel il proposait de transporter dans la constitution française certaines dispositions de celle d'Angleterre. M. l'abbé Raynal fit remarquer que la révolution d'Amérique avait amené la révolution française ; je lui dis que, s'il en résultait la liberté pour la France, cette révolution avait été un bienfait pour le monde entier, mais bien plus pour l'Angleterre que pour l'Amérique. Ils crurent que je faisais un paradoxe, et je m'expliquai en ajoutant que, selon moi, la prospérité dont l'Angleterre avait joui depuis la dernière guerre surpassait, non seulement celle d'aucune période de son histoire, mais aussi celle de tout autre pays en aucun temps, depuis l'établissement des monarchies européennes ; c'est un fait prouvé par l'accroissement de la population, de la consommation, du commerce maritime, du nombre de marins ; par l'augmentation et les progrès de l'agriculture, des manufactures et des échanges ; en un mot, par l'aisance et la félicité croissantes du peuple. Je citai les documents publics sur lesquels je m'appuyais, et je m'aperçus que l'abbé Raynal, qui suivait attentivement ce que je disais ne connaissait en aucune façon ces faits curieux. Il n'est pas le seul, car je n'ai pas rencontré une personne qui les connût. Cependant ce sont les résultats de l'expérience la plus curieuse et la plus remarquable dans le champ de la politique, que le monde ait jamais vu : un peuple perdant un empire, treize provinces, et que cette perte fait croître en bonheur, en richesses, en puissance ! Quand donc adoptera-t-on les conclusions évidentes de cet événement merveilleux que toutes possessions au-delà des mers sont une cause de faiblesse, et que ce serait sagesse d'y renoncer ? Faites-en l'application en France., à Saint-Domingue, en Espagne, au Pérou, en Angleterre, au Bengale, et remarquez les réponses que vous recevrez. Cependant, je ne doute pas de ce fait. Je complimentai l'abbé sur sa généreuse donation de 1,200 liv. pour fonder un prix à la Société d'agriculture de Paris ; il me dit qu'il en avait été remercié, non point à la manière usuelle par une lettre du secrétaire, mais que tous les membres avaient signé. Son intention est de faire de même pour les Académies des sciences et des belles-lettres ; il a déjà donné pareille somme à l'Académie de Marseille comme un prix à décerner pour des recherches sur le commerce de cette ville. Il nourrit ensuite le projet de consacrer, quand il aura suffisamment fait d'épargnes, 1,200 liv. par an à l'achat, par les soins de la Société d'agriculture, de modèles des instruments de culture les plus utiles que l'on trouvera en pays étranger, principalement en Angleterre, afin d'en répandre l'usage en France. L'idée est excellente et mérite de grands éloges, cependant on peut douter que l'effet réponde à tant de sacrifices. Donnez l'instrument lui-même au fermier, il ne saura pas comment s'en servir et aura trop de préjugés pour le trouver bon ; il se donnera encore bien moins la peine de le copier. De grands propriétaires, répandus dans toutes les provinces et faisant valoir les terres avec l'enthousiasme de l'art, appliqueraient volontiers ces modèles, mais je crains qu'on n'en trouve aucun en France. L'esprit et l'occupation de la noblesse doivent prendre une tournure moins frivole avant qu'on en arrive là. On m'approuva de recommander les navets et les pommes de terre, mais la France manque de bonnes espèces, et l'abbé me cita une expérience que lui-même avait faite en employant, pour faire du pain, des pommes de terre anglaises et provençales : les premières avaient donné un tiers de plus en farine. Entre autres causes de la mauvaise culture en France. il compta la prohibition de l'usure ; à présent, les personnes de la campagne qui ont de l'argent le renferment au lieu de le prêter pour des améliorations. Ces sentiments font honneur à l'illustre écrivain, et je fus heureux de le voir accorder une partie de son attention à des objets qui avaient accaparé la mienne, et plus encore de le voir, quoique âgé, plein d'animation et pouvant vivre encore bien des années pour éclairer le monde par les productions d'une plume qui n'a jamais servi qu'au bonheur du genre humain.

Le 4 septembre 1789

- Jusqu'à Marseille il n'y a que des montagnes, mais beaucoup sont plantées de vignes et d'oliviers, l'aspect cependant est nu et sans intérêt. La plus grande partie du chemin est dans un état d'abandon scandaleux pour l'une des routes les plus importantes de la France ; à de certains endroits deux voitures n'y sauraient passer de front. Quel peintre décevant que l'imagination ! J'avais lu je ne sais quelles exagérations sur les bastides des environs de Marseille, qui ne se comptaient pas par centaines, mais par milliers. Louis XIV avait ajouté à ce nombre en construisant une forteresse, etc. J'ai vu d'autres villes en France où elles sont aussi nombreuses, et les environs de Montpellier, qui n'a pas de commerce extérieur, sont aussi soignés que ceux de Marseille ; cependant Montpellier n'a rien de rare. L'aspect de Marseille au loin ne frappe pas. Le nouveau quartier est bien bâti, mais le vieux, comme dans d'autres villes, est assez mal bâti et sale ; à en juger par la foule des rues, la population est grande, je n'en connais pas qui la surpasse sous ce rapport. Je suis allé le soir au théâtre ; il est neuf, mais sans mérite, et ne peut marcher de pair avec ceux de Bordeaux et de Nantes. La ville elle-même est loin d'égaler Bordeaux, les nouvelles constructions ne sont ni si belles, ni si nombreuses, le nombre des vaisseaux si considérable, et le port lui-même n'est qu'une mare à côté de la Garonne. -- 20 milles.

Le 3 septembre 1789

Pris congé de l'hospitalier baron de la Tour d'Aigues et retourné à Aix avec M. Gibelin. -- 20 milles.

Le 2e septembre 1789

M. le président avait destiné cette journée à une visite à sa ferme dans les montagnes, à 5 milles environ, où il possède une vaste étendue de terrain et l'un des plus beaux lacs de la France, mesurant 2,000 toises de circonférence et 40 pieds de profondeur. Sur ses bords se dresse une montagne composée de coquilles agglomérées de façon à former une roche, malheureusement elle n'est pas plantée, les arbres sont l'accompagnement forcé de l'eau. La carpe atteint 25 livres et les anguilles 12 livres. Dans le lac du Bourget, en Savoie, on pèche des carpes de 60 livres. Un voisin, M. Jouvent, très au courant de l'agriculture du pays, nous accompagna et passa le reste du jour au château. J'obtins de précieux renseignements de M. le baron, de ce monsieur et de M. l'abbé **, j'ai oublié son nom. Le soir je parlai ménage avec une des dames, et j'appris entre autres choses que les gages d'un jardinier sont de 300 livres ( 13 l. st. 2/6 d. ), de 150 livres ( 7 l. st. ) pour un domestique ordinaire, de 75 à 90 livres ( 3 l. st. 18/9 d. ) pour une cuisinière bourgeoise, de 60 à 70 livres ( 3 l. st. 1/3 d. ) pour une bonne. Une belle maison bourgeoise se loue de 7 à 800 livres ( 35 l. st. ). -- 10 milles.

Le 1er septembre 1789

Tour d'Aigues est à 20 milles nord d'Aix, de l'autre côté de la Durance, que nous passâmes dans un bac. Le pays, auprès du château, est accidenté et pittoresque et devient montagneux à 5 ou 6 milles de là. Le président me reçut d'une façon très amicale ; la simplicité de ses manières lui donne une dignité pleine de naturel : il est très amateur d'agriculture et de plantations. L'après-midi se passa à visiter sa ferme et ses beaux bois, qui font exception dans cette province si nue. Le château, avant qu'il eût été incendié par accident en grande partie, doit avoir été un des plus considérables de France ; mais il n'offre plus à présent qu'un triste spectacle. Le baron a beaucoup souffert de la révolution ; une grande étendue de terres, appartenant autrefois absolument à ses ancêtres, avait été donnée à cens ou pour de semblables redevances féodales, de sorte qu'il n'y a pas de comparaison entre les terres ainsi concédées et celles demeurées immédiates dans la famille. La perte des droits honorifiques est bien plus considérable qu'elle ne paraît, c'est la ruine totale des anciennes influences. Il était naturel d'en espérer quelque compensation aisée à établir, mais la déclaration de l'Assemblée nationale n'en alloue aucune, et l'on ne sait que trop dans ce château que les redevances matérielles que l'Assemblée avait déclarées rachetables se réduisent à rien, sans l'ombre d'une indemnité. Le peuple est en armes et très agité dans ce moment. La situation de la noblesse dans ce pays est terrible : elle craint qu'on ne lui laisse rien que les chaumières épargnées par l'incendie, que les métayers s'emparent des fermes sans s'acquitter de la moitié du produit, et qu'en cas de refus, il n'y ait plus ni lois ni autorité pour les contraindre. Il y a cependant ici une nombreuse et charmante société, d'une gaieté miraculeuse quand on songe aux temps, à ce que perd un si grand seigneur, qui a reçu de ces ancêtres tant de biens, dévorés maintenant par la révolution. Ce château superbe, même dans sa ruine, ces bois antiques, ce parc, tous ces signes extérieurs d'une noble origine et d'une position élevée, sont, avec la fortune et même la vie de leurs maîtres, à la merci d'une populace armée. Quel spectacle ! Le baron a une belle bibliothèque bien remplie, une partie est entièrement consacrée aux livres et aux brochures publiés sur l'agriculture dans toutes les langues de l'Europe. Sa collection est presque aussi nombreuse que la mienne. -- 20 milles.

Le 31 août 1789

Aix. Beaucoup de maisons manquent de vitres aux fenêtres. Les femmes portent des chapeaux d'homme, mais pas de sabots. Rendu visite à Aix à M. Gibelin, que les traductions des ouvrages du docteur Priestley et des Philosophical transactions ont rendu célèbre. Il me reçut avec cette politesse simple et avenante naturelle à son caractère ; il paraît être très affable. Il fit tout en son pouvoir pour me procurer les renseignements dont j'avais besoin, et il m'engagea à l'accompagner le lendemain à la Tour d'Aigues, pour voir le baron de ce nom, président du parlement d'Aix, pour lequel j'avais aussi des lettres. Ses essais dans les Trimestres de la Société d'agriculture de Paris prennent rang parmi les écrits les plus remarquables sur l'économie rurale que cette publication contienne.

Le 30 août 1789

J'avais oublié de remarquer que, depuis quelques jours, j'ai été ennuyé par la foule de paysans qui chassent. On dirait qu'il n'y a pas un fusil rouillé en Provence qui ne soit à l'oeuvre, détruisant toute espèce d'oiseaux. Les bourres ont sifflé cinq ou six fois à mes oreilles, ou sont tombées dans ma voiture. L'Assemblée nationale a déclaré chacun libre de chasser le gibier sur ses terres, et en publiant cette déclaration absurde telle qu'elle est, bien que sage en principe, parce qu'aucun règlement n'assure ce droit à qui il appartient, a rempli, me dit-on partout, la France entière d'une nuée de chasseurs insupportables. Les mêmes effets ont suivi les déclarations relatives aux dîmes, taxes, droits féodaux, etc., etc. On parle bien dans ces déclarations de compensations et d'indemnités, mais une populace ingouvernable saisit les bienfaits de l'abolition en se riant des obligations qu'elle impose. Parti au lever du jour pour Salon, afin de voir la Crau, une des parties les plus curieuses de la France par son sol, ou plutôt à cause de son manque de sol, car elle est couverte de pierres fort semblables à des galets : elle nourrit cependant de nombreux moutons. Visité les améliorations que M. Pasquali tente sur ses terres ; il entreprend de grandes choses, mais à la grosse : j'aurais voulu le voir et m'entretenir avec lui, malheureusement il n'était pas à Salon. Passé la nuit à Saint-Canat. -- 40 milles.

Le 29 août 1789

Les environs de Lille m'enchantent ; de belles routes plantées d'arbres qui en font des promenades partent de cette ville comme d'une capitale, et la rivière se divise en tant de branches et conduites avec tant de soins, qu'il en résulte un effet délicieux, surtout pour celui dont l'oeil sait reconnaître les bienfaits de l'irrigation.

Fontaine de Vaucluse, presque aussi célèbre, que celle d'Hélicon et à juste titre. On traverse une vallée que n'égale pas le tableau qu'on se fait de Tempé ; la montagne qui se dresse perpendiculairement présente à ses pieds une belle et immense caverne à moitié remplie par une eau dormante, mais limpide ; c'est la fameuse fontaine ; dans d'autres saisons elle remplit toute la caverne et bouillonne comme un torrent à travers les rochers ; son lit est marqué par la végétation. A présent l'eau, ressort, à 200 yards plus bas, de masses de rochers, et, à très peu de distance, forme une rivière considérable détournée immédiatement par les moulins et les irrigations. Sur le haut d'un roc, auprès du village, mais au-dessous de la montagne, il y a une ruine appelée par le peuple le château de Pétrarque, qui, nous dit-on, était habité par M. Pétrarque et madame Laure.

Ce tableau est sublime ; mais ce qui le rend vraiment intéressant pour notre coeur, c'est la célébrité qu'il doit au génie. La puissance qu'ont les rochers, les eaux et les montagnes de captiver notre attention et de bannir de notre sein les insipides préoccupations de la vie ordinaire, ne tient pas à la nature inanimée elle-même. Pour donner de l'énergie à de telles sensations, il faut la vie prêtée par la main créatrice d'une forte imagination : décrite par le poète ou illustrée par le séjour, les actions, les recherches ou les passions des grands génies, la nature vit personnifiée par le talent, et attire l'intérêt qu'inspirent les lieux que la renommée a consacrés.

Orgon. -- Quité le territoire du pape en traversant la Durance J'ai visité l'essai de navigation de Boisgelin, ouvrage entrepris par l'archevêque d'Aix. C'est un noble projet parfaitement exécuté là où il est fini ; pour le faire, on a percé une montagne sur une longueur d'un quart de mille, effort comparable à ce qu'on n'a jamais tenté dans ce genre. Voilà cependant bien des années qu'on n'y travaille plus, faute d'argent. -- Le vent de bise a passé ; il souffle sud-ouest maintenant, et la chaleur est devenue grande ; ma santé s'en est remise à un point qui prouve combien ce vent m'est contraire, même au mois d'août. -- 20 milles.

Le 28 août 1789

Visite au père Brouillony, visiteur provincial, qui, avec, la plus grande obligeance, me mit en rapport avec les personnes les plus capables en agriculture. De la roche où s'élève le palais du légat, on jouit d'une admirable vue des sinuosités du Rhône ; ce fleuve forme deux grande îles, arrosées et couvertes, comme le reste de la plaine, de mûriers, d'oliviers et d'arbres à fruits, les montagnes de la Provence, du Dauphiné et du Languedoc bornant l'horizon. J'ai été frappé de la ressemblance des femmes d'ici avec les Anglaises. Je ne pouvais d'abord me rendre compte en quoi elle consistait ; mais c'est dans la coiffure : elles se coiffent d'une manière tout à fait différente des autres Françaises. [ Nous avons été, comme vous, frappés de la ressemblance des femmes d'Avignon avec les Anglaises, mais elle nous parut venir de leur teint, qui est naturellement plus beau que celui des autres Françaises, plutôt que de leur coiffure, qui diffère autant de la nôtre que de celle de leurs compatriotes. ( Note d'une dame de mes amies. ) ( Note de l'auteur. ) ]. Une particularité plus à l'avantage du pays, c'est qu'on ne porte pas de sabots, je n'en ai pas vu non plus en Provence. Je me suis souvent plaint de l'ignorance de mes commensaux à table d'hôte, c'est bien pis ici : la politesse française est proverbiale, mais elle n'est certainement pas sortie des moeurs de ceux qui fréquentent les auberges. On n'aura pas, une fois sur cent, la moindre attention pour un étranger, parce qu'il est étranger. La seule idée politique qui ait cours chez ces gens-là est que, si les Anglais attaquent la France, il y a un million d'hommes armés pour les recevoir ; et leur ignorance ne semble pas distinguer un homme armé pour défendre sa maison de celui qui combat loin de sa terre natale. Sterne l'a bien remarqué, leur compréhension surpasse de beaucoup leur pouvoir de réfléchir. Ce fut en vain que je leur fis des questions comme les suivantes : Si une arme à feu, rouillée, dans les mains d'un bourgeois en faisait un soldat ? quand les soldats leur avaient manqué pour faire la guerre ? si jamais il leur avait manqué autre chose que de l'argent ? si la transformation d'un million d'hommes en porteurs de mousquets le rendrait plus abondant ? si le service personnel ne leur semblait pas une taxe ? si, par conséquent, la taxe payée par le service d'un million d'hommes aiderait à en payer d'autres plus utiles ? si la régénération du royaume, en mettant les armes à la main a un million d'hommes, avait rendu l'industrie plus active, la paix intérieure plus assurée, la confiance plus grande et le crédit plus ferme ? Enfin je les assurai que, si les Anglais les attaquaient en ce moment, la France jouerait probablement le rôle le plus malheureux qu'elle ait connu depuis le commencement de la monarchie. « Mais, poursuivais-je, l'Angleterre, malgré l'exemple que vous lui avez donné dans la guerre d'Amérique, dédaignera une telle conduite ; elle voit avec peine la constitution que vous vous faites, parce qu'elle la croit mauvaise ; mais, quoi que vous établissiez, Messieurs, vous n'aurez de vos voisins que des voeux de réussite, pas un obstacle. » Ce fui en vain, ils étaient persuadés que leur gouvernement était le meilleur du monde, que c'était une monarchie et non une république, ce que je contestai ; que les Anglais le croyaient excellent et qu'ils aboliraient très certainement leur chambre des lords ; je les laissai se complaire dans un espoir si bien fondé. Arrivé le soir à Lille ( Lisle ), dont le nom s'est perdu dans la splendeur de celui de Vaucluse. Impossible de voir de plus belles cultures, de meilleures irrigations et un sol plus fertile que pendant ces seize milles. La situation de Lille est fort jolie. Au moment d'y entrer, je trouvai de belles allées d'arbres entourées de cours d'eau murmurant sur des cailloux ; des personnes parfaitement mises étaient réunies pour jouir de la fraîcheur du soir, dans un endroit que je croyais être un village de montagnes. Ce fut pour moi comme une scène féerique. « Allons, disais-je, quel ennui de quitter ces beaux bois et ces eaux courantes pour m'enterrer dans quelque ville sale, pauvre, puante, étouffant entre ses murs, l'un des contrastes les plus pénibles à mes sentiments ! » Quelle agréable surprise ! l'auberge était hors de la ville, au milieu de ce paysage que j'avais admiré, et, de plus, une excellente auberge. Je me promenai pendant une heure au clair de la lune, sur les bords de ce ruisseau célèbre, dont les flots couleront toujours dans une oeuvre de mélodieuse poésie. Je ne rentrai que pour souper, on me servit les truites les plus exquises et les meilleures écrevisses du monde. Demain je verrai cette fameuse source. -- 16 milles.

Le 27 août 1789

Avignon. Soit pour avoir vu ce nom si souvent répété dans l'histoire du moyen âge, soit les souvenirs du séjour des papes, soit plus encore la mention qu'en fait Pétrarque. dans ses poèmes, qui dureront autant que l'élégance italienne et les sentiments du coeur humain, je ne saurais le dire, mais j'approchais de cette ville avec un intérêt, une attente, que peu d'autres ont excité en moi. La tombe de Laure est dans l'église des Cordeliers ; ce n'est qu'une dalle portant une image à moitié effacée, et une inscription en caractères gothiques ; une seconde fixée dans le mur montre les armes de la famille de Sade. Incroyable puissance du talent quand il s'emploie à décrire des passions communes à tous les coeurs ! Que de millions de jeunes filles, belles comme Laure aussi tendrement aimées, qui, faute d'un Pétrarque, ont vécu et sont mortes dans l'oubli ! tandis que des milliers de voyageurs, guidés par ces lignes impérissables, viennent, poussés par des sentiments que le génie seul peut exciter, mêler leurs soupirs à ceux du poète qui, a voué ces restes à l'immortalité ! J'ai vu dans la même église un monument au brave Crillon, j'ai visité aussi d'autres églises et d'autres tableaux ; mais à Avignon, c'est toujours Laure et Pétrarque qui dominent. -- 19 milles.

Le 26 août 1789

Il ne devient guère meilleur du côté d'Orange ; une chaîne de montagnes borde l'horizon sur la gauche, on ne voit rien du Rhône. Dans cette dernière ville, on voit les ruines d'un édifice romain de 60 à 80 pieds de haut, que l'on prend pour un cirque ; d'un arc de triomphe, dont les beaux ornements n'ont pas tout à fait disparu, et, dans une maison pauvre, un beau pavé très bien conservé, mais inférieur à celui de Nîmes. Le vent de bise a soufflé très fort ces derniers jours, sous un ciel clair, tempérant les chaleurs, qui sans lui seraient accablantes. Je ne sais si la santé des Français s'en accommode, mais il a sur la mienne un effet diabolique, je me sentais comme prêt à tomber malade, le corps dans un malaise nouveau pour moi. Ne pensant pas au vent, je ne savais à quoi l'attribuer, mais la coïncidence des deux choses me fit voir leur rapport comme probable ; l'instinct, en outre, beaucoup plus que la raison, me fait m'en garder autant que possible. Vers quatre ou cinq heures, le matin, il est si âpre qu'aucun voyageur ne se met en chemin. Il est plus pénétrant que je ne l'aurais imaginé ; les autres vents arrêtent la transpiration, celui-ci semble vous dessécher jusqu'à la moelle des os. -- 20 milles.


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